Une journée comme les autres

Ma main droite tâtonne à la recherche de mon téléphone égaré sur le drap housse encore chaud de sommeil. Je sens l’objet froid et métallique, le saisis et ouvre un demi-œil. Il semblerait qu’il soit 6h30. J’ouvre l’autre moitié d’œil, il est vraiment 6h30. Je ne désactive pas l’alarme, ça n’est pas l’alarme qui m’a réveillée, mais l’excité qui klaxonne sans relâche après le camion poubelle qui bloque la rue voisine dans un grand fracas de pistons. Bien que réveil était programmé pour 7h30, je décide, dans un élan de motivation, de me lever. Autant prendre de l’avance et commencer la semaine avec entrain, l’avenir m’appartient…

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7h30. Le réveil sonne. Il semblerait que je me sois rendormie dessus. Tant pis. Je laisse sonner 2 rappels avant de daigner affronter le froid de pièce. Dans la salle de bains, le grand miroir me sermonne « si tu avais éteint l’ordi plus tôt hier, tu n’aurais pas ces cernes là ce matin ». Un coup d’œil sur la montre abandonnée sur le rebord du lavabo hier soir ; il est déjà tard. Voici venu le temps de la plus grande décision de ma journée : arriver en retard ou arriver non douchée ?

8h10, l’heure parfaite pour descendre sans risquer de croiser la concierge. Je me presse, du pas du Parisien en direction de la gare : le train est à 8h14 et le prochain à 8h24. 8h20, après 7 minutes d’attente sur le quai, je risque quelques doigts en dehors d’un gant pour faire un check-in. Une annonce retentit dans les haut-parleurs : « Quai D, le train de 8h14 est retardé, il entrera en gare à 8h20. » C’est tous les jours pareil. Pourquoi continue-t-on de l’appeler le train de 8h14 ? Il serait tellement plus simple, une fois pour toute, de décider que c’est le train de 8h20…

8h34, terminus du premier train et début des chaises musicales. Qui n’aura pas sa place dans le train en correspondance, deux quais plus loin ? Je suis en pôle position de la marée humaine, prête à dégainer mon Navigo et à doubler les endormis des escaliers. Les efforts sont payants, j’ai le temps de monter stratégiquement dans la 2° voiture en partant du poteau du milieu du quai, voiture qui me déposera pile en face des escaliers de l’arrivée, où il faudra repartir pour une dernière course au pas parisien en direction des portes du bureau.

8h45, je me félicite d’être arrivée avant 9h, chose qui ne me paraissait pas aller de soi 1h plus tôt. Chef est déjà là mais normalement j’ai de la marge pour travailler tranquillement et accueillir la stagiaire vers 9h30 avec un regard blasé façon « ha tiens t’as fait une grasse mat’ ? ». Pas de chance, la stagiaire arrive quelques minutes plus tard alors que le safeboot n’est pas terminé. Elle est vraiment parfaite, Chair Fraîche. Elle devrait remplacer à merveille Stagiaire BurnOutée. Pour quelques temps du moins.

9h, fidèle aux « pour action » pris lors de notre dernier « one-to-one », Chef se sent obligé de proposer un moment convivial d’équipe afin de détendre l’atmosphère dans un contexte de surcharge de travail : « On va prendre un thé ou quelque chose ? Vous n’êtes pas obligées hein… ». Chair Fraîche se sent quand même obligée d’accepter, c’est le Chef après tout. Moi je suis le mouvement, pourquoi refuser le seul moment de la journée qui se veut convivial (et qui y arrivera peut être un jour) ?

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9h15 : je brise le silence, si pesant qu’il couvrait presque le bruit de la machine qui distribue de l’eau chaude, en demandant des nouvelles du weekend de la stagiaire, souvent bien plus excitant que celui du Chef. Je l’entends répondre avec enthousiasme « Haaaaa c’était vraiment trop bien ! ». Mon attention s’éveille et je la fais préciser, qu’a-t-il donc bien pu se passer pendant ses dernières 48h de liberté ? « J’étais à la circoncision de mon cousin, on s’est tous amusés comme des fous ! ». Hum. Too much information. En tout cas il s’est surement moins amusé que vous.

9h30, je contemple la série de mails se charger sous Outlook et les compte comme des moutons. Combien en faudrait-il pour m’assommer ? Mon esprit vagabonde et je jongle entre quelques onglets non professionnels tout en répondant distraitement à des mails urgents, à faire asap. Arrivée à 9h36 et 34 mails depuis la veille, 20h, je décide de m’y mettre sérieusement en gardant en ligne de mire ma petite sortie footing prévue le midi. Je pense que si l’on me demandait « quand sait-on qu’il faut changer de boulot ? », je pourrais légitimement répondre « quand le moment du footing devient le climax d’une journée d’hiver. »

9h50, 10h02, 10h04, 10h21, 10h39 et 10h50 : Chef m’interrompt pour me demander d’allonger ma to-do. Mais ce sont des « demandes ponctuelles », alors, officiellement, ça ne compte pas comme de la charge de travail. Ca doit être sur le même principe que les frites piquées dans l’assiette de C&T, qui ne comptent pas dans mon total de calories quotidiennes. Je ronchonne, mais vite, parce que mon premier feedback est attendu pour 14h, pas de temps à perdre. 11h15, Chef est en réunion, mais il trouve le moyen d’en rajouter en forwardant une demande d’un business partner : « Please put that task in your basket » C’est plus un panier que je porte, c’est un container. Courage, l’heure de ma sortie quotidienne arrive à grands pas.

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11h40 : je reçois une mise à jour de l’invitation à la réunion prévue à 14h30, maintenant calée à 12h30 et un petit mot de Chef sur la messagerie interne « DRM 12h30 » (= réunion obscure où ta présence est requise bien qu’inutile). Je tente la compassion en répondant « j’annule le footing ? » pensant illusoirement qu’un homme venant d’avoir un nourrisson subissait un regain d’humanité ou tout du moins retrouvait foi en ce qu’on appelle pompeusement « la vie privée ». Réponse « conflit d’agenda ! ». Kamoulox ? J’estime qu’il serait malvenu de taper une gueulante juste avant de procéder à la fête surprise que j’ai préparée en son honneur, pour le retour de congé paternité. Je tape « comment étrangler son chef » sur Google. Pas de réponse convaincante. Je remets à plus tard.

12h30 : je réalise que j’ai oublié d’insérer un créneau « pause déjeuner » dans mon agenda. Chef me suggère d’aller nous chercher des ignobles sandwiches hors de prix à la caféteria. J’obtempère en boudant. C’est ma manière de faire de la désobéissance civile. C’est une technique assez complexe et moyennement détectable par un non-initié. Martin Luther King menait des sit-in, moi, je boycotte la parole quand on me prive de mon droit inaliénable à une pause déjeuner. Je retrouve Chef dans la salle de réunion, prête à vivre dans le mutisme le plus complet pour l’heure qui suit. Mais je sens qu’il devient habitué de mes ruses et me lance sur un sujet sur lequel je ne peux pas ne pas répondre : « tu as réfléchi à quand tu souhaitais prendre tes prochains congés ? ». C’est vil, fourbe et sournois.

13h30 : je me résous bon an, mal an, à mettre en place la surprise pour Chef. Tout le monde est réuni dans « l’espace détente », autour de quelques galettes fourrées d’immonde frangipane et de coupes de champagne (plutôt correct). Chef de Chef fait un discours tandis que je récolte les derniers deniers des participants et rassemble les présents. Un babycook, une sorte de cuiseur vapeur pour les parents bobo en mal de naturalité, il paraît que c’est un must-have, un petit sac personnalisé pour y mettre les affaires de Bambin en déplacement ainsi qu’un body-bobo, soit un body en coton bio, brodé main. Vient le moment de brandir les présents. Moment où toute personne touchée par l’attention aurait eu la voix chevrotante, l’air surpris, l’air ravi ou de petites rougeurs de gêne naissantes dans le cou. Que nenni. Chef ou le stoïcisme incarné. A croire que même en lui arrachant un poil de cul on n’en tirerait pas une larme. Je suis déçue. Si c’est comme ça je me garde le rab d’argent récolté.

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14h : Chef fait disparaître ses paquets cadeaux dans un coin du bureau et me rappelle que nous sommes en retard pour la longue réunion qui suit. J’embarque mon ordinateur, mon téléphone et m’assied parmi une dizaine de personnes déroulant des slides bien trop chargées en les commentant d’un ton monocorde. Mon ordinateur étant réquisitionné pour les besoins de la présentation, je me rabats bien vite sur un échange de SMS-potins sous la table, puis, lorsque je suis proche d’être repérée, je change de stratégie et observe du coin de l’œil chacun des participants. Ils font tous plus ou moins bien semblant d’être absorbés par la branlette intellectuelle qui se déroule sous leurs yeux (ça compte les impressions et les coûts par clic d’une requête sur la recette de la ratatouille), sauf une, qui a dit s’appeler Julie pendant le tour de table, et qui semble ne pas se rendre compte qu’elle enchaîne les grimaces, en fixant un point dans le vide. Je rigole bien en décortiquant les moues et rictus de Julie et puis il est déjà l’heure de voguer vers notre deuxième meeting.

16h45 : Chef et moi sommes en retard pour notre meeting téléphonique de 16h30. Au bout du fil, des allemands d’origine italienne qui appellent en anglais. C’est ça le multiculturalisme. Dans les faits, on met le haut parleur, on les laisse parler et quand ils ne parlent plus, on arrête de lire nos mails et on demande gentiment « Can you repeat the question please ? ». Parfois, la question s’adresse à Chef, et là il se débat avec ses souvenirs de verbes irréguliers, règles de grammaires et autres cours de phonétique pour essayer de se faire comprendre, parfois, la question s’adresse à moi, et ça se finit toujours de la même façon : je prends note du boulot à faire d’ici la prochaine réunion téléphonique.

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17h50 : la réunion s’est finie en retard, quelle surprise. On prend une part de galette pour se donner des forces (faut pas gâcher) et nous initions la réunion suivante, normalement la dernière de la journée : le « point équipe ». Chef décide que demain nous dégusterons de potentielles innovations en guise de déjeuner. Le menu sera : côtes de porc sauce barbecue, cabillaud sauce au beurre blanc, cabillaud sauce au beurre blanc ET fines herbes, pour finir sur de la sauce curry. Nature, à la cuiller. Yummy. C’est toujours pas demain que j’irai courir, pourtant on dirait que plus les jours passent et plus je vais en avoir besoin. Chair Fraîche est toute attentive et rit préventivement à chaque phrase de Chef laissée en suspens, des fois que ce serait de l’humour. Pour sa défense, en dehors de ses trois blagues fétiches, l’humour de Chef est difficilement saisissable.

Bonus : Top 3 des blagues made in Chef (avec de vrais morceaux d’hilarité dedans)

#1 : (en cas de départ à 19h) « Tiens, tu as pris ton après-midi ? »

#2 : (en cas de rappel d’une absence à venir) « tes vacances ? quelles vacances ? ça se saurait si j’accordais des vacances »

#3 : (en cas de dépense inattendue ou de demande d’un conseil informatique ) « ça sera retenu sur ta paie »

19h : nous sommes de retour à nos bureaux, Chef prend le temps de nous expliquer ce qu’il attend de nous, à faire impérativement pour demain, puis il disparaît dans un courant d’air de manteau. C’est qu’il a une vie de famille maintenant.

19h01 : Chair Fraîche et moi cavalons pour absorber la charge de travail du jour avant 20h.

19h08 : Chef revient, il prétend avoir oublié (rayer la mention inutile) son pass navigo / son livre / son écharpe / son badge. Ce soir l’excuse, c’est les cadeaux. Comme il est peu probable que le Bambin ait usage du Babycook, du sac à dos ou du body taille 3 mois, 3 semaines après sa naissance, je suppose que Chef est revenu voir si nous filions en douce après son départ. Politesses d’usage, petits rires de Chair Fraîche et nous avons de nouveau le nez dans le boulot.

20h02 : j’amorce un départ en fanfare vers le RER en ramassant mes affaires de sport désespérément propres et en embarquant mon PC. Je me prépare mentalement à l’heure de trajet qui suit, aux problèmes de catener et aux correspondances foireuses. Demain sera un autre jour.

Cdlt / BR,

Cynicalso

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2 commentaires pour Une journée comme les autres

  1. Jo dit :

    Malheureusement, ça reste impossible de te lire lentement… Dis, tu nous raconteras ta journée de demain ? 😀

  2. Je suis partagée entre le rire, le grincement de dents, la compassion, l’énervement… Putain So, dans quelle galère t’es-tu fourrée? C’est un traquenard! Vive l’ambiance de folie! J’espère que Chair Fraîche sera assez sympa au final, et que tu vas trouver en toi les ressources pour tenir le coup… Vivement le cabillaud ce midi 🙂

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