Un idiot à Paris

Un mois de transports en commun déjà. Je ne parle pas du temps passé depuis que j’ai rendu ma voiture, ça, c’était il y a trois mois, mais du temps passé dans le train, mis bout à bout. Autant dire que, le train, c’est un peu mon deuxième chez moi, après mon bureau.

En un mois, j’ai appris à connaître les silhouettes sombres qui poussent comme des champignons vénéneux, à l’orée du jour, sur les quais de gare. Chaque jour, à la même heure, chacune d’entre elle repousse, comme une mauvaise herbe, à l’exact endroit où elle a été arrachée la veille. Il y a l’étudiante, ramassée en boule sur le siège de gauche. Les mêmes grandes bottes marron, les manches de son pull en laine qui dépassent de son blouson de cuir, laissant à peine voir le bout de ses doigts gelés qui serrent fort un iPhone dont elle ne peut détacher les yeux. Deux pas plus loin, un peu plus en retrait, il y a le papa-poussette qui, quand il ne jette pas de coups d’œil inquiets sur sa gauche, en tendant le cou, ajuste l’auvent de la poussette, puis guette à nouveau ce train qui n’arrive pas. Il y a aussi cette femme, toujours adossée au même poteau. Son blush, judicieusement posé sur les parties saillantes de son visage, anime ses joues de l’éclat absent de son regard. Ce poteau qui la soutient comme s’il soutenait toute la misère du monde, c’est celui qui se trouve juste en face de la porte de la seule rame dans laquelle elle pourra espérer s’asseoir ce matin ; s’il passe. Et puis, papa-poussette descend l’auvent, il arrive enfin, faisant trembler le quai.

Les portes du train usé et bruyant s’ouvrent et aspirent la faune grouillante née dix minutes plus tôt. Chacun y prend sa place stratégique et s’arme de son sac. Le sac, le seul élément capable d’empêcher le voisin de s’emparer de son espace vital. Posé tactiquement sur le siège d’à côté ou d’en face, il défend, dressé comme une petite forteresse, le territoire de son propriétaire. Tenu bien serré contre soi, comme un doudou, il évite les frottements contre la peau d’inconnus et rassure lors du passage du sans abri qui récite son discours. Pendu négligemment à l’épaule, il accroche, à chaque traversée de rame, les voyageurs qui ont le malheur de dépasser de leur siège. Tout le monde est en place, le train peut redémarrer, laissant ses voyageurs contemplatifs et seuls avec leurs sombres pensées. Les voisins s’observent du coin de l’oeil, drapés dans leurs tenues harmonieusement coordonnées, laissant penser que leur vie actuelle est, elle aussi, bien assortie à la manière dont ils l’ont toujours envisagée.

Clichy Levallois, le train s’arrête dans un grand fracas, cette fois couvert par la voix nasillarde et maniérée d’un grand homme qui fait lever quelques têtes de notre microcosme bien ordonné, parce qu’on l’entend arriver de loin.

« OH LALA LALALALA il y a du monde ce matin » s’exclame-t-il, encore sur le quai, dans la queue indisciplinée des gens qui espèrent se frayer une place dans le train maintenant bondé.

« Ha non je crois que je ne vais pas rentrer. Là c’est sûr je ne rentre pas. Les gens sont tout serrés ça vaut pas la peine je vais attendre celui d’après » s’inquiète-t-il soudain, sans pour autant sortir de la file. « Hein, on va prendre celui d’après sinon ? » propose-t-il, soucieux, à sa voisine qui, elle, reste impassible et se concentre pour faire tenir son deuxième pied du bon côté des portes.

« Tout le monde va travailler en même temps ce matin on dirait » continue-t-il de s’étonner, un peu plus rassuré, maintenant que le train part, avec lui dedans. « Je devais prendre celui d’avant mais j’avais oublié mes affaires, j’ai dû rebrousser chemin et j’ai raté mon train. Je n’aime pas trop celui là, il est vraiment très plein. D’habitude je le prends à 8h24. On est combien là ? » harangue-t-il sans trouver d’écho dans cette rame bien terne.

Chaque village a son idiot, ce train a maintenant son abruti. Il est grand et porte une longue écharpe qui fait trois fois le tour de son cou et est ensuite nouée deux fois, pour mieux protéger du froid. Il parle fort, mieux, il énonce une à une, distinctivement et dans un français rustique, de belles lapalissades qui bousculent les habitudes poussiéreuses de la ligne D et me ravissent.

« Je vais appeler ma maman » annonce-t-il. Je suis proche d’en pleurer de bonheur. Ces mots d’enfant dans un corps de géant sont rafraîchissants comme une rosée perlant sur des plantes assoiffées, presque fanées. Il joint le geste à la parole :

« ALLÔ MAMAN ? Oui ? MAMAAAAAAN ? Je t’entends pas ? Tu m’entends ? Oui maintenant je t’entends. Toi, tu m’entends ? Bon alors on s’entend. OUI. Je suis dans le train. Je suis en retard, j’avais oublié mes affaires j’ai dû rebrousser chemin et j’ai raté le train de 8h24. Je prendrai plus celui de 34, il est rempli de gens ! J’ai cru que je n’allais pas pouvoir monter. Les gens du train sont tout serrés maman. Je vais arriver un peu en retard ce matin. » reprend-t-il pour les rares qui n’auraient pas suivi.

Il s’enquiert de quelques bisous téléphoniques, annonce qu’il va raccrocher puis, assez peu étonnamment, raccroche. Pour ressortir aussitôt le téléphone de sa poche et s’écrier, angoissé :

« J’ai oublié de lui dire qu’il n’y avait plus de liquide vaisselle chez Annick! »

« ALLÔ MAMAN ? Oui ? MAMAAAAAAN ? C’EST ENCORE MOI ! (quelle surprise) Tu as décroché vite dis donc ! (tu m’étonnes) Tu m’entends ? Oui. J’ai oublié de te dire qu’il n’y avait plus de liquide vaisselle chez Annick ! (sans blague) Je pense aller en acheter au magasin de la gare, sinon il n’y en aura plus pour ce soir. (l’idée du siècle) Tu penses que c’est mieux d’y aller ce soir ? Oui mais si j’y vais ce matin, ça sera fait, non ? (Que répondre à ça ?) Oui parce que là, il n’y a VRAIMENT plus de liquide vaisselle hein. J’ai dû jeter l’emballage, plus une goutte, c’est embêtant ! (à qui le dis-tu ?) Bon je te dis à bientôt, maman. Oui, bonne journée. Moi aussi. Bisous maman. »

Ce soir, je mets mon réveil 10 minutes plus tôt. Je ne voudrais rater pour rien au monde l’abruti du train de 8h24 et le prochain épisode de la saga du liquide vaisselle pour Annick.

idiot, shrimps, forrest, gump, asperger syndrome, asperger

Publicités
Cet article, publié dans Une vie de So, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Un idiot à Paris

  1. Hahaha c’est magique! Tu as un don pour saisir les petits instants touchants. Raconte nous la suite surtout 🙂

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s