Birthdaygate

Ca y est, je travaille dans un bureau. J’ai un nouveau chef, un agenda Outlook, une machine à café et des réunions tous les quarts d’heure. En somme, rien de bien nouveau par rapport à « Avant », ou presque. L’équipe que j’ai rejointe comporte une stagiaire qui avait été recrutée par mon nouveau chef 2 mois avant mon arrivée dans l’équipe. Depuis le temps que j’en rêvais, j’ai enfin obtenu la consécration suprême du monde du travail, celle qui dit que tu es passé de l’autre côté de la barrière : de l’autorité sur un petit être fragile et sans défense. Aïe.

Que faire de cette nouvelle toute-puissance ? Moi, tant de responsabilités, ça m’effraie. Et si elle était plus forte que moi pour faire des tableaux croisés dynamiques ? Et si elle ne m’obéissait pas ? Et si elle ne m’aimait pas ? Et si elle se rendait compte qu’elle est plus vieille que moi ??? J’ai retourné le problème dans tous les sens et puis j’ai décidé que la meilleure solution était de l’ignorer. Le problème. Et la stagiaire.

La première semaine, j’ai donc essayé de vivre ma vie de mon côté, sans trop lui adresser la parole. Et puis je me suis vite rendue compte que j’avais tout le temps besoin d’elle pour des trucs relous. Stagiaire, qui dois-je appeler pour faire changer le nom de ma ligne de téléphone ? Stagiaire, où ranges-tu le fichier de suivi de budget sur le réseau ? Stagiaire, comment recharge-t-on son badge de cantine ? Alors pour m’assurer d’avoir souvent son soutien, je l’ai joué copine. J’ai fait des compliments sur son vernis à ongles, des invitations à boire un thé et des petites blagues sur les chefs.

Mais j’ai eu la drôle d’impression que ça ne prenait pas. Les échanges sont restés distants, les blagues sont tombées à l’eau. J’ai imputé les échecs en termes de blagues à quelques mauvais restes de mon adaptation à l’humour commercial, à savoir « Hey Roger, tire sur mon doigt ! »

Et puis, un jour, j’ai dit Stagiaire, je n’ai toujours pas de PC relié à l’imprimante, pourras-tu s’il te plaît m’imprimer ce document quand tu en auras le temps ? Tu me préviendras et j’irai le récupérer, ne t’embête pas. Elle a dit d’accord et j’ai baissé la tête pour continuer de faire semblant de travailler. Une micro-seconde après, elle arrivait avec le grand sourire d’un enfant qui tend fièrement son barbouillis de craie grasse à sa maman Voilà ton document ! J’ai dit Oh, il ne fallait pas t’interrompre, ça n’était pas urgent. – Non mais ça n’est pas grand-chose, n’hésite surtout pas à me demander quand je peux t’aider pour d’autres choses.

Ca y est, moi, Cynicalso, bac+8, vaccinée, ayant un penchant pour l’Amour est dans le Pré, une phobie canine, présentant des lacunes en comptabilité et en port de talons hauts, viens officiellement d’acquérir le statut de grand manitou légitime pour déléguer les tâches les ingrates à un larbin.

Un peu plus tard, j’ai lu le document en question et j’ai pensé tout haut Il est vraiment bien foutu ce truc, je suis épatée, ça va me faciliter la vie ! ce qui a eu pour effet de faire rougir Stagiaire, qui a balbutié « Oh ben merci, ça fait plaisir, chef ne m’avait pas dit ce qu’il en pensait ». J’ai donc compris que le document avait été construit par stagiaire, qui venait de prendre ma remarque comme le plus beau compliment qu’on n’ait jamais pu faire à un stagiaire dans ce service. Mouhahaha, maintenant c’est moi qui pose les frontières entre le bien et le pas bien !

Le pari, cigarette, fumée

« Pas bien, il fume dans le rétro »

Et enfin, un autre jour, j’ai demandé l’avis de stagiaire quant aux trois propositions faites par une agence. Elle m’a dit cash Ah ben c’est évident qu’on prend la 3, j’adore la 3, la 3 est trop bien, 3, 3, 3 ! J’ai dit Ha bon ? Moi j’aurais dit la 2, regarde, il y a peut être encore quelques trucs à ajuster, mais la 2 me semble mieux correspondre, non ? Elle a fait mine de réfléchir en fixant un point imaginaire, s’est retournée vers moi et d’un air on ne peut plus sérieux, elle m’a dit Mais t’as raison en fait ! Allez, on part sur la 2 !

A partir de ce jour, j’ai considéré qu’on était entrés en Cynicalsocratie et je ne me suis plus sentie menacée. Tout ce que je dis est devenu une Vérité applicable sur-le-champ. Et puis hier, l’équipe au grand complet est descendue déjeuner et, pendant que les chefs causaient parts de marché, les stagiaires causaient d’anniversaire, l’une d’entre elle fêtant le sien le weekend suivant. « Ma » stagiaire lui a demandé quel âge elle allait avoir, elle a dit 27, j’ai pensé Glups, ça va mal finir tout ça, retournons vite dans la conversation des parts de marché. Trop tard. Et toi, Cynicalso, c’est bientôt ton anniversaire ? – Heu, oui, j’ai fait, c’est en novembre. – Et tu vas avoir quel âge ?

Mayday, mayday ! Où se trouvent les issues de secours ? S’étouffer avec sa purée pour partir illico aux urgences est-il une option ? Détaler tel le lapin d’Alice au Pays des Merveilles en prétextant un retard pour un quelconque meeting est-il crédible ? Heureusement, le terrain m’a appris quelques trucs utiles, au titre desquels l’Esquive Socratique (ou alors c’était une attaque de Pokémon, je ne sais plus), à savoir, la simple question : A ton avis ?

[NDLR : sous leur apparence inoffensive, ces trois mots sont absolument dévastateurs dans la mesure où ils peuvent entraîner un doute abyssal et une remise en question radicale sur un sujet a priori anodin. Imaginez un peu : « Chérie, tu as prévu quoi ce weekend ? » « A ton avis ? ». Ou « Hey baby, c’était bon, t’as aimé ? » « A ton avis ? ». Il paraît même que lorsque Bush a demandé aux iraquiens s’ils détenaient des armes de destruction massive, ces derniers auraient répondu… « A ton avis ? »]

La stagiaire reprend A mon avis ? Tu as 30, 35, c’est ça ? Haaa, la douce époque où l’on demandait leur âge aux pions du collège et que l’on pariait ses BN goûter sur « entre 28 et 30 ans » sans se douter une seconde qu’ils avaient tous moins de 20 ans… Les stagiaires ont commencé à ricaner tout en menant leur enquête à voix haute. Tu travailles depuis un an, tu as donc été diplômée en 2011, moi, ma sœur a été diplômée cette année et elle est de 86 donc toi ça donnerait 85 ? Si c’est 85, du coup tu aurais 27 ans en novembre, c’est ça ?

J’ai pensé à mentir, mais la vérité finit toujours par éclater, j’ai pensé à dire la vérité, mais a-t-on vraiment envie de savoir que sa chef a 24 ans quand on en a soi-même 24 ? Alors je n’ai rien trouvé d’autre que Tu n’auras qu’à compter les bougies sur mon gâteau en novembre ! Je suis en sursis. J-31 avant la fin annoncée de mon autorité.

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