Interlude dans le fabuleux récit de ma lutte de sans-papier (qui n’est point achevée)

Ce mois de septembre marque le mois de ma délivrance. Mon déguisement de commerciale est définitivement remisé au placard, il est absolument hors de question de le ressortir un jour, à part pour l’exhiber, pendouillant au bout d’un cintre, et parler du bon vieux temps en rigolant avec les copains. Bien sur, tout ceci est métaphorique, je n’ai pas vraiment un manteau de neige pour jouer à la Reine des Glaces.

Toujours est-il qu’on m’avait dit « tu verras comme ça passe vite » et qu’au bout du compte, j’ai porté à bout de bras chaque journée, ou presque, comme un lourd fardeau nauséabond. On m’avait aussi dit que j’apprendrai beaucoup, j’ai en effet pas mal appris, mais plutôt sur moi et sur les autres. Ceci dit, sans être démagogue, qui peut affirmer ne rien apprendre de la vie en un an, surtout avant 25 ans ?

La page est aujourd’hui tournée et je crois en ma grande capacité à occulter le négatif pour ne garder que quelques bons souvenirs, disons par exemple, mes quelques nuits en hôtels 4 étoiles ou ma rencontre avec la relève.

La relève, c’est 3 personnes, parce qu’à la fin de mon année, on a décidé que mon secteur était beaucoup trop vaste pour une seule personne. Sans blague. Le défi n’est pas de faire du meilleur boulot que Don-d’Allah (souvenez-vous, ça n’était pas bien compliqué), mais de former complètement 3 personnes en 4 journées (soit le temps normalement imparti pour en former ½ ).

L’idée de Chef a donc été de répartir équitablement les 3 personnes sur 4 jours : 2 jours pour l’une, 2 jours pour l’autre, et un appel téléphonique expéditif pour la 3° (qui, rassurez-vous, a finalement été prise en charge par un collègue).

Recrue n°1, alias Nonoche, vient du sud. Elle compte sur son ton nonchalant et son accent chantant pour conquérir le monde. Le premier contact téléphonique était épique « Bonjour, c’est Cynicalso, où viens-je te chercher pour notre première tournée terrain ? » « Et bien, j’habite entre Toulouse et Montpellier pour l’instant » « Oui, mais tu comptes emménager dans la région ou te taper 1000 bornes matin et soir ? » « Ah non, je vais remonter dans le Nord, mon oncle habite dans le Nord, à Lille… » « Très bien, je passe donc te prendre à Lille et nous débuterons par un magasin à Arras… » « Ha bhé non, ne viens pas me chercher, ce n’est pas la peine, je prendrai le métro ! » « … ??? … » « Bhé oui, le métro, il passe bien entre Arras et Lille, non ? ». Plus j’y réfléchis, et plus je me dis que j’aurais dû la surnommer Lacaune. Encore hier, elle m’a appelée pour me réclamer le logiciel d’installation d’une imprimante plug and play, en m’affirmant que son « copain, qui est doué en informatique », n’avait pas trouvé le driver à télécharger en ligne et n’avait donc pas pu faire démarrer l’imprimante. Pourvu qu’ils soient stériles, ces deux-là.

Recrue n°2 est vachement plus fût-fût mais porte en elle une tare irréversible. Une tare annonciatrice de la pire nouvelle qui soit pour le marché de l’emploi depuis la fermeture des grands bastions industriels. Je me dois de vous prévenir et de vous annoncer que les prochaines recrues et actuels stagiaires répondront majoritairement aux doux noms de : Thaïs, Clélia, Matéo, Eléa, Enéa, Lilou, Matis, Enzo, Zhoé et autres Titou. Vous l’aurez compris, recrue n°2 souffre du syndrome de Kévina moderne. Le syndrome des parents qui inventent un prénom avec un tirage de merde de 5 lettres de Scrabble. La génération pour laquelle on ne pourra plus choisir un bon CV en fonction de la correction de l’orthographe : aucun d’entre eux n’aura jamais passé une seule soirée devant un livre (et encore moins devant un Bescherelle). Allez, Kevina, bats-toi contre Bourdieu et son capital culturel.

Image tirée du magnifique Tumblr Tellmemorepierre

Le cru 2012/2013 a de l’avenir, et surtout un gros potentiel comique, mais je m’en fiche un peu, parce que je ne les reverrai jamais (mouahaha). Je suis aujourd’hui toute délivrée d’un mal, prête à plonger corps et âme vers un autre ; c’est ce qu’on appellerait « tomber de Charybde en Scylla » si l’on voulait caser deux références littéraires bien quali en moins de 5 lignes.

Ma Scylla à moi (est un gangster) avait l’air inoffensif. Elle ressemble à un gros cube de béton divisé en plein de petites cases où des gens soigneusement apprêtés et très pressés écorchent des mots entre deux gorgées de thé (tea is the new coffee). Jargon, anglicismes, expressions codées, noms de projets ahurissants, j’ai vécu mes premiers jours dans un état proche du moment où l’on porte à ses lèvres un tube de lait concentré sucré.

A chaque phrase prononcée par un collègue, mes sens se mettaient automatiquement en éveil pour ne rater aucune des pépites qui sortaient à tous les coups de sa bouche par paquets, comme  si elles avaient étaient enfilées irrégulièrement sur ses cordes vocales. « Cynicalso, bienvenue dans la team, tu verras, c’est plutôt fun, par contre on est bien charrette, il va falloir vite que tu te mettes on-track sur le Kinabaloo project parce qu’on est un peu à la ramasse niveau bouillon pourri, faut qu’on se benchmarke illico. » « Aheuuuu ? » « Non, on n’a pas vraiment de bouillon pourri, je te parle du bouillon pour-riz. En deux mots. » Ha. Et pour Baloo ?

Voilà trois jours que l’odeur de bouillon me colle à la peau de 9h30 à 21h, je me sens plus en immersion qu’Harry Roselmack dans une brigade de la BAC. Ce soir, c’est la fête, je suis sortie plus tôt. Vers 20h. Chef m’a saluée par un « Bonne après-midi ! ». Je crois que je suis mal barrée… Allez, je vous laisse, j’ai une heure de ZEBU pour rentrer chez moi (le train, pas l’animal). Comme j’ai mon Game Boy Color dans mon sac à main, tout ça me laisse le temps de faire évoluer un Rondoudou et de venir à bout de la grotte du Mont Sélénite.

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