Sans-Papiers, ou ma bataille pour partir en vacances (épisode 2)

Episode 2 : Assassins de la Police !

J’arrive assez vite au Commissariat de Police. Contrairement à ce que Boucle d’Or m’a indiqué, il est fermé le midi. Ca ne m’étonne qu’à moitié. Je prends mon mal en patience pendant 20 minutes. A 14h pile, je sors de ma voiture et j’ai la surprise de constater que l’entrée, déserte 2 minutes plus tôt, est maintenant occupée par quelques personnes ayant très probablement surgi des buissons au dernier moment rien que pour m’emmerder.

 Le Commissariat ouvre en retard, les deux personnes avant moi sont expédiées assez vite ; vient mon tour. Le policier de permanence me demande pour quoi je suis là, tout en faisant des allers et retours dans un autre bureau, du genre « vas-y, parle, je t’écoute en préparant le café ». Il se marre et m’annonce qu’il n’est pas compétent pour ça, qu’il faut que j’aille à la Police. Mais j’en viens !!! Il disparaît soudainement pour aller se renseigner. Il revient avec une collègue, pour plus de crédibilité, j’imagine, et ils m’annoncent en chœur que les plaintes sont du ressort de l’Hôtel de Police, qui n’est pas le Commissariat et n’a rien à voir avec la Police Municipale d’où je viens. Comme l’impression de rejouer une scène des Douze Travaux d’Astérix.

Je sors et il se met à pleuvoir. Si j’en crois Hollywood, ça n’est pas de très bon augure. Si j’en crois Laurent Cabrol, ça ne va aller qu’en s’empirant. J’arrive à bon port et, le temps de traverser la rue pour rejoindre la Gendarmerie, je reçois l’équivalent d’une mousson indienne sur la tête.

Là, je tombe sur une file d’une dizaine de personnes serrant tous leur téléphone dans une main et une enveloppe marron dans l’autre ainsi que sur une autre bonne dizaine de personnes munies d’un ticket numéroté parquées dans une espèce de salle d’attente comportant des sièges dépareillés, délimitée par deux paravents. Le mobilier semble sortir tout droit du coin des bonnes affaires Ikea. Pour achever la description de cette scène des plus agréables, ajoutez au tableau des bébés qui pleurent, des enfants qui grimpent partout, des gens qui soufflent d’exaspération. Ca fait plaisir de voir que, comme moi, tout le monde est content d’être là !

Donc si je comprends bien, je fais d’abord la queue à l’accueil pour ensuite avoir le droit de faire la queue sur les sièges Kickeflükke élimés pour éventuellement pouvoir déposer ma plainte avant la fermeture des bureaux. Un panneau « un livre de doléances est disponible à l’accueil » me renseigne sur la manière dont on conçoit le service aux personnes dans ces lieux.

J’attends de longues minutes et mes oreilles trainent de conversation en conversation. C’est dingue comme un commissariat ressemble à une boucherie de quartier question confidentialité des données personnelles. Le pauvre homme au guichet devant moi essaye de déposer une main courante pour violences conjugales dans un vacarme ambiant le forçant à élever la voix. Il recommence son histoire trois fois, rapport au fait que dans toute administration, le téléphone qui sonne prime sur les gens qui ont fait le déplacement. Et personne ne voit où est le problème. « Oui donc il s’agit de ma femme » « Attendez monsieur, un instant. Michel, citoyen volontaire, j’écoute ! Oui. Ha je n’ai pas ce renseignement madame, je vais vous transférer. Oui, merci, au revoir. » « Donc, je disais, ma femme,… » « Allô, ici Michel, citoyen volontaire. Oui. Ah c’est encore vous ? Le transfert n’a pas marché ? Ne quittez pas, je vous retransfère »[…]

Avec toute la bonne volonté du monde, le Michel-citoyen-volontaire a fini par s’en sortir et à « m’accueillir » au guichet. S’ensuit la scène la plus improbable de l’histoire de l’administration française de 1945 à nos jours :

« Bonjour, je viens déposer une plainte pour le vol de mon sac à main contenant mes pièces d’identité »

« Ca s’est passé où et quand ? »

« Hier soir, à Saint Quentin »

« Vous habitez Saint Quentin ? »

« Non, je suis du Pas de Calais »

« Ha ben allez donc déposer plainte dans le Pas de Calais hein »

« Comment dire… J’ai fait tous les bureaux de Police de Saint Quentin, qui m’ont redirigée ici, pas dans le Pas de Calais, alors maintenant que je suis là, j’aimerais bien déposer ma plainte »

« Bon, on va voir, avez-vous une pièce d’identité ? »

« Et bien non, comme je viens de vous le dire, on m’a volé mes pièces d’identité : CNI, permis, et je n’avais pas de passeport. »

« Ha mais oui mais sans preuve de votre identité, aucun de mes collègues ne voudra enregistrer votre plainte ici… Vous auriez une carte avec une photo dessus ? »

« Mais puisque je vous dit qu’on m’a volé mon sac à main ! »

« Bon attendez… Commandant Cruchet ! La dame veut porter plainte mais elle ne peut pas prouver son identité, hein oui qu’on peut pas la prendre sa plainte ? »

Commandant Cruchet « Non, on peut pas la prendre sa plainte à la dame, si on lui a volé ses papiers, il faut qu’elle présente un acte de naissance, qui se récupère dans sa mairie de naissance pour justifier de son identité »

« Mais, je vous dis que je ne suis pas d’ici ! Je suis en déplacement à Saint Quentin, je dois prendre l’avion dans 10 jours, je ne repasse pas par mon lieu de naissance entre deux, il me faut un dépôt de plainte pour avoir une chance de me refaire des papiers d’identité avant mon départ »

« Ha ben oui mais aucun commissariat ne prendra votre plainte sans que vous ne puissiez prouver votre identité »

« Mais il doit bien y avoir un moyen ! [Phrase non prononcée mais pensée très fort] Il se passe quoi si je suis une touriste australienne qui vient de se faire violer à Saint Quentin ? Je rentre chez moi par le premier vol chercher mes papiers puis je refais le trajet dans l’autre sens pour venir porter plainte et avoir une chance qu’on retrouve l’agresseur ? »

« Oui, il y a un moyen : quand vous rentrerez chez vous, vous irez à votre mairie de naissance et ensuite vous porterez plainte chez vous »

«[Phrase non prononcée mais pensée très fort] Mais votre maman a été méchante avec vous pendant votre enfance ? Vous avez été molesté par les grands du CM2 qui vous piquaient systématiquement votre goûter ? Votre vie est si pourrie que le seul sens que vous puissiez lui donner est de pourrir celle des autres ? [Phrase prononcée] Et en attendant ? Je conduis sans permis jusqu’à chez moi ? »

« Ha ben oui, je ne vois pas d’autre solution. »

« Et si je me fais arrêter, comment vais-je prouver que je me suis fait voler mes papiers ? Comment vais-je justifier que je n’ai pas mon permis sur moi ? »

« Ha ben c’est pas grave, quand vous vous faites arrêter sans votre permis, vous avez 48h pour le présenter au commissariat »

« Mais sans plainte, il ne sera pas refait dans 48h ! »

 Yelle aurait surement résumé cet échange par un poli « parle à ma main ». Je suis partie d’un trait, peut être parce que les larmes de rage m’auraient empêché de continuer d’argumenter et j’ai dit « merci, au revoir » en quittant les lieux, comme m’a appris ma maman. Avec le recul, un « Merci, connards » aurait été plus approprié. Peut être que j’aurais été arrêtée pour insulte à agent, mais ça n’est pas grave parce que je n’avais pas mes papiers, ils n’auraient donc jamais pu porter plainte contre moi.

 

—– 

Bonus : les citoyens volontaires ou comment ton voisin adepte de l’ordre et amoureux des règles à faire respecter peut te faire chier dans une gendarmerie au lieu de se contenter de te demander de tailler ton arbre qui fait de l’ombre sur sa parcelle de gazon.

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