Métamorphose

Tout comme les chenilles qui, le printemps venu, se réveillent papillons ; la Dame des Soupes – celle là même qui, tout l’hiver, parcourait les sentiers humides de campagne dans son long manteau noir et ses bottes fourrées laissant flotter derrière elle un sillon puant le bouillon – est devenue la majestueuse Reine des Glaces.

Il est très rare, pour un simple mortel, d’avoir la chance d’apercevoir la légendaire Reine des Glaces. Et pour cause, elle commence ses journées aux aurores, lorsque les âmes innocentes dorment encore paisiblement, loin de se douter de ce qui se trame à deux pas de chez eux. Elle œuvre à huis clos, bien à l’abri de la lumière du jour et, une fois sa mission accomplie, elle repart aussi vite qu’elle est venue, glissant gracieusement dans une nuée givrée, jusqu’à son abri le plus proche en ponctuant son chemin scintillant d’arrêts aux rayons surgelés.

Pour la Dame des Soupes, l’arrivée des beaux jours représentait la plus belle période de l’année. Celle où les vertes pelouses allaient se parer de leurs plus beaux atours pour accueillir les fesses des pique-niqueurs, celle où l’odeur des fleurs des champs serait régulièrement masquée par les fumées de gras de merguez coulant dans les barbecues, celle où l’on commencerait à entendre des concerts de tire-bouchons sur les aires d’autoroute… Il en est autrement pour la Reine des Glaces…

Plus grand-chose n’atteint son cœur gelé. Emprisonné sous plus de couches de givre que ne peut en contenir le congélateur d’un étudiant, il lui faudrait séjourner plusieurs semaines dans les pays chauds pour espérer ressentir à nouveau la douceur des délices du printemps. Privé de tout ressenti, son cerveau (lui aussi un peu givré) lui dicte des comportements mécaniques et des gestes froids.

Alors, bien sûr, la Reine des Glaces a un titre sexy qui évoque le biscuit craquant du cornet gaufré, des parfums riches et crémeux et du coulis gourmand en volutes généreuses. Pourtant, les premiers jours en tant que Reine des Glaces ont plutôt rimé avec lever à 4h, angine chronique et radio Mousquetaires dans la place.

Vendredi, 5h, un nouveau jour ne s’est pas encore levé sur la côte picarde (puisque le soleil prendra encore le temps de paresser jusque 7h) et la Reine émerge déjà son visage encore tout chiffonné de sommeil de son paquet de draps entremêlés comme à la sortie d’un cycle d’essorage et se met à la recherche de son réveil égaré sur le mobilier étranger d’une énième chambre d’hôtel sans âme.

Avec comme seule motivation l’espoir qu’aucune brèche spatio-temporelle ne vienne perturber l’arrivée du weekend prévu une douzaine d’heures plus tard, la Reine rassemble rapidement son baluchon et sort dans le brouillard épais en direction du magasin le plus proche. Elle se repère dans l’espace en écoutant le doux bruit de la glace qui cristallise sur les emballages cartonnés des bâtonnets glacés.

6h, arrivée à destination. Porte close. On vérifie le lieu et l’horaire plusieurs fois, on sonne à la porte, on appelle le magasin, échec. La Reine s’imagine déjà rentrer bredouille quand, à la 48° sonnerie, quelqu’un décroche enfin le téléphone, ce qui mène à l’ouverture immédiate de la grotte aux surgelés. Un ogre bourru l’accueille à coups de « qu’ess-vous foutez là ? Moi j’veux pas d’vous ici !», la Reine se justifie, digne et légitime en toutes circonstances, puis elle fend la barrière imaginaire dressée par l’ogre bourru pour rejoindre son elfe qui l’attend devant les caisses.

La prise de contact est rapide, précise, bien rôdée : « Bonjour, Cynicalso, Reine des Glaces, vous avez été appelé aujourd’hui pour m’aider à insuffler un vent de fraîcheur au rayon surgelés. On y va ? ». Ce à quoi l’elfe recule d’un pas « Attends, attends, attends… Rayon surgelés, ça veut dire les glaces, ça ? Non parce que moi tu vois j’ai une bronchite *koff koff*, la maladie de Raynaud et un mot d’excuse de ma mère donc si l’on m’avait prévenu qu’il s’agissait des surgelés, je ne serais pas venu. Déjà que bon, avec ma bronchite je me sentais pas hyper bien en me levant mais je me suis dit je vais venir quand même parce que bon sinon la Reine va se retrouver toute seule… En plus y’avait du brouillard sur la route… »

La Dame des Soupes aurait été déstabilisée par un tel insoumis, elle aurait craint un acte de mutinerie et se serait sans doute apitoyée sur le sort de l’elfe. La Reine des Glaces se contente de fermer ses écoutilles et de renchérir du ton le plus solennel possible « Allez, c’est parti, tu vois, je t’ai pris une paire de gants pour protéger tes mimines ! » ce à quoi l’elfe n’a plus eu le choix que de suivre la Reine vers l’enfilade de portes vitrées emprisonnant, pour le moment, les températures négatives.

Pour tester les facultés cognitives de l’elfe, la Reine a quelques petites techniques personnelles, élaborées avec l’expérience. De ce fait, elle engage la conversation, mine de rien « Alors, tu as déjà travaillé en magasin ? ». Chance, nous avons affaire à un elfe bavard, qui nous révèlerait la couleur de son slip après un simple « comment vas-tu ? ». « Ha ben oui moi je connais bien ici, je viens souvent faire des animations, même que d’habitude en fait, j’anime pour la bière ! » se vante-t-il en faisant scintiller les strass ornant les lobes de ses oreilles. Pas gagné.

La Reine décide de poursuivre le test en commençant par indiquer une tâche simple : « Toi ouvrir armoire à surgelés et sortir toutes les glaces qui ne sont pas des bâtonnets pour mettre dans caddie juste ici ». Pendant ce temps, la Reine peut se concentrer sur le rayon et élaborer sa stratégie d’implantation. Si je remplace glace cerise par glace pistache et que je pousse sorbets Bob l’Eponge en D8, je mets les petits pots vanille/fraise premier prix en échec à la Reine. Banco.

Un quart d’heure est déjà écoulé (la Reine ne réfléchit pas trop vite, de peur que la surchauffe entame l’intégrité de son cerveau), il est plus que temps de voir comment s’en sort l’elfe avec sa mission. Un elfe normalement constitué aurait fini en 7 minutes, la Reine pressent déjà avoir affaire à un elfe paresseux. En jetant un coup d’œil à l’elfe, arborant sa paire de gants enfilée à l’envers, prisonnier derrière la porte vitrée totalement vidée de son contenu, elle se rend compte que ce qu’elle pensait être un bon gros paresseux est tout simplement un bon gros couillon. Elle s’inquiète pour sa mission, à achever avant le lever du soleil.

La Reine ouvre la porte vitrée, sort l’elfe, lui montre pour la seconde fois le petit loquet qui permet de bloquer la porte en position ouverte, puis lui demande pourquoi il a sorti aussi les bâtonnets. « Comment ça les bâtonnets ? Ha, les eskimos, ce sont aussi des bâtonnets ? Tu veux dire que tout ce qui a une petite languette en bois qui dépasse, tu appelles ça des bâtonnets ? ». Très bien, il est temps d’éloigner cet être dangereux du rayon des glaces avant que la Reine n’attrape un coup de chaud. « Elfe, pourquoi n’irais-tu pas jeter un coup d’œil dans la chambre froide pour voir si j’y suis pour m’en ramener le sorbet à l’orange ? »

L’elfe s’exécute, tandis que la Reine s’active et découvre les petites surprises typiques des supermarchés : des glaces recouvertes de neige, des températures bien au dessus des -18°C réglementaires, des germes de listéria, des emballages cartonnés gondolés, des sorbets liquides. C’est ce genre de réjouissances qui fait que la Reine s’est promise de ne jamais acheter de surgelés dans des supermarchés de proximité. A bon entendeur…

Cela fait bien vingt minutes maintenant que l’elfe a disparu. Ca n’est pas normal, mais la Reine s’en soucie peu, elle avance dans sa mission et s’écrit un post-it mental « Penser à libérer le cadavre bleuté de l’elfe une fois le rayon terminé ». Elle se dit que, chouette, elle n’aura pas à signer son contrat de travail temporaire et pourra réutiliser le budget elfe pour une mission prochaine. Et puis, miracle de Noël, l’elfe réapparaît, devancé d’un caddie empli de bacs de glaces. « Voilà, Reine, j’ai même trouvé ceux à l’Orange sanguine ! »

Le caddie contient, en vrac : des bacs de glace à la mangue, aux fruits exotique, au fruit de la passion et ceux à l’orange. L’elfe tend à bouts de bras cet emballage où il pense avoir lu Orange Sanguine.

Sinaasappel, qui commence comme "sanguine" avec la lettre du sssserpent.

Il n’y a plus de doute, l’elfe n’est pas juste bête, il est analphabète. Et il n’arrive pas à s’aider des images pour reconnaître les fruits sur les bacs de glace. Il est temps de se débarrasser de manière propre et efficace de cet être devenu trop encombrant dans un rayon de 6 mètres de long. Heureusement, la Reine des Glaces est pourvue de sang froid et elle sait exactement comment maquiller le tout en suicide.

« Dis donc, l’elfe, j’ai l’impression que les symptômes de ta bronchite empirent… Ca m’embêterait que tu nous fasses une crise de Raynaud là-dessus… Du coup, je te propose de finir la mission toute seule pendant que tu vas rendre visite à ton médecin, qu’en dis-tu ? ». L’elfe n’en croit pas ses oreilles pointues (et strassées, je le rappelle) et il tente « Oh ben de toutes façons, il suffit que la Reine signe pour mes heures effectuées et personne ne le saura jamais, toute cette histoire restera entre nous… »

Mais la Reine, qui n’est pourtant pas contre rémunérer les elfes avec des deniers qui ne sont pas les siens, n’a vraiment pas envie de faire de cadeau à cet elfe incompétent qui lui a fait perdre son temps. « Je signerai l’heure pour laquelle tu es venue, pas une de plus, et c’est déjà joli étant donné que tu l’as passée à vider un rayon qu’il ne fallait pas vider et à sortir des glaces qu’il ne fallait pas sortir. » Silence, puis … « Ca tombe bien je me disais que ce serait bien que j’aille à la préfecture pour faire immatriculer mon nouveau traîneau… » On appelle ça le syndrome de Stockholm…

L’elfe parti, la Reine reprend ses activités dans son manteau neigeux et se dit que ça aurait pu être pire, pour un vendredi 13…

 

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4 commentaires pour Métamorphose

  1. djhow dit :

    La reine sympa des soupes réconfortantes est devenue une mégère acariâtre… pauvre elfe ! 😮

  2. Ping : Drôles de réimplantations |

  3. Ping : Tombée dans le bouillon |

  4. Ping : Interlude dans le fabuleux récit de ma lutte pour ma lutte de sans-papiers (qui n’est point achevée) |

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