La visite

Ce blog reflète bien l’état de ma vie personnelle depuis 3 semaines : en voie de disparition. Non, je déconne, ça fait un mois complet qu’elle a bel et bien disparu. Ce soir, c’est la fête, je suis rentrée chez moi avant 17h. A 16h50 précisément. Sur la route du retour, j’avais plein de projets en tête pour occuper le rab de temps libre de ce soir. Dormir ? Peindre ? Faire du shopping ? Ranger ma chambre, qui ressemble davantage à un espace de stockage qu’à un lieu de vie ? Et puis finalement, la pression du travail bien fait a pris le dessus : faire mes comptes-rendus du jour ? Préparer la tournée de demain ? Prendre des RDV pour la semaine prochaine ? (Enfin) passer mes fiches de frais ? J’ai douté, j’ai douté, et puis j’ai tranché : j’ai choisi de réinjecter un semblant de vie dans ce blog, pour faire signe aux lecteurs que je suis encore en vie et aussi pour faire suivre aux non-twittos ce moment si particulier de ma visite médicale d’embauche.

Pour cette visite, j’avais rendez-vous dans un sombre recoin de ma ville, à savoir la « zone industrielle Est ». J’ai en horreur ce genre d’adresses, parce que je ne sais pas quoi rentrer dans le GPS et qu’une fois sur deux quand j’arrive soit-disant à destination, je suis en fait vaguement dans la bonne zone à vol d’oiseau mais jamais au pied du lieu où je dois me rendre. Ca m’arrive régulièrement avec les magasins qui sont sur des routes départementales paumées.

Et donc, le rendez-vous avait été fixé à 14h45. Une heure pas pratique quand on bosse sur la route. Je m’étais arrangée pour caser un maximum de visites magasins dans un périmètre proche le matin et à 13h j’étais libérée de mes obligations (ou presque). Pour fêter ma première vraie pause déjeuner toute seule, je me suis payée un Flunch. Il paraît que ça coûte pas plus cher de bien manger. Et bien ça coûte 8€. J’ai composé ma super salade, je me suis offert une tarte aux fraises appétissante et j’ai pris un pain avec des graines, pour crâner, parce que d’habitude je ne prends jamais de pain quand il est payant. Je me suis assise à la seule place restante qui me permettait de ne pas avoir de voisin direct, j’ai regardé un peu les gens qui m’entouraient, seuls ou entre collègues, ça m’a un peu mise en confiance et j’ai laissé mon plateau pour aller me laver les mains. C’est important, parce que vous n’imaginez pas comme c’est sale un magasin. J’ai les mains d’un mineur de fond tous les soirs et même les gels antibactériens ne viennent pas à bout du terrain de jeu pour miasmes que sont devenues mes délicates mimines.

funch, aimé jacquet, ça coûte pas plus cher de bien manger

En retournant m’asseoir, je vois deux mini-pestes s’enfuir en piaillant avec l’air de celles qui ont joué un mauvais tour. Je compte une fraise de moins sur ma tartelette. Putes. Je n’avais pas vraiment compté les fraises, mais bon, il y a un trou béant, là, sur le côté, on ne voit plus que la crème pâtissière. Faible et diminuée par de longues journées harassantes, je laisse passer, il y a peu de chances pour que je récupère ma fraise. J’attaque ma belle salade équilibrée (non en fait j’y ai aussi mis ce que je pense être des oignons frits. Pour les lipides.) tout en lisant le dernier article de Nombre Premier (très bon, comme d’hab’) et en écoutant le mec assis derrière moi faire le détail de son ticket de caisse à bobonne (enfin, elle avait de la moustache, beaucoup, mais il me semble que c’était une femme). Filet de lieu, quatreuh virgule trente cinq euros, deux cafés, deux fois un euro, tu vois ton filet de lieu il coûte plus cher que mon plat ET mon café. Enfin bon, t’as les frites gratuites aussi. Sic.

plateau repas dejeuner flunch pas plus cher de bien manger

Ma tartelette aux fraises à son apogée

A la moitié de la salade, je sens que je n’aurai plus faim, ni pour le pain, ni pour la tartelette aux fraises. J’envisage même d’aller l’offrir aux morveuses. Et puis finalement, je me fais violence, après tout, c’est ma première vraie pause déjeuner, je vais me servir des frites en douce. Je dis en douce, parce que les légumes sont à volonté avec un plat chaud. Or j’ai pris une salade composée, pas un plat chaud. Mon assiette a une forme différente de celles des gens qu’ont droit aux frites. Ils vont me repérer, c’est certain. Je vais avoir la honte de la voleuse de frites devant tout le monde, c’est terrible. Je me lève vite, avec l’impression que tous les regards sont braqués sur moi, je me sers vite, en priant pour que la dame qui remplit les bacs de « légumes » ne vérifie pas ma forme d’assiette, et je vais me rasseoir pour manger ça vite, avec ce petit sentiment de culpabilité mêlé de fierté, rapport à ma rebel-attitude. Vu que j’ai réussi à engloutir les frites (le secret, c’est le ketchup, ça fait glisser ça tout seul), je me dis que je peux bien manger les fraises. Mais pas le fond de tarte. Ou juste un peu.

frites à volonté, légumes à volonté, flunch, gros

Non, je ne me suis pas trompée de titre pour cet article, j’arrive bientôt à la visite médicale. Je posais le contexte.

Toute ragaillardie de ce repas de roi, je pars en direction de la zone industrielle Est. Des images de friches industrielles étendues, d’usines sales et de gars louches qui traînent défilent dans ma tête, jusqu’à ce que j’aperçoive un panneau « zone industrielle Est ». En fait ce sont de grandes allées, plein de ronds points, plein de poids lourds et plein d’entrepôts. Je fais trois fois le tour de chaque rond point pour lire les pannonceaux qui indiquent où se trouve la ribambelle d’entreprises qui ont un siège dans le coin et puis je ne trouve pas le nom indiqué sur ma convocation. Trois petits tours plus tards, je repère un petit local caché derrière des arbres qui porte les mêmes initiales que l’enveloppe de convocation. Sylvain, arrête le chrono, préviens l’hélico des rouges, j’ai trouvé la rose des sables !

Rose des sables, carte aux tresors, sylvain augier, hélico rouge

Ambiance anxiogène. avec un sas aux portes qui bloquent et des dizaines d’affichettes indiquant des ordres en comic sans ms rouge, gras, souligné. Souvent les mêmes, répétés sur chaque mur, au cas où on en loupe un.

Comme indiqué, je frappe à la porte, pas de réponse, et je vais m’asseoir pour libérer mon angoisse en twittant. Quelques minutes plus tard, une femme m’ouvre la porte, –Cynical So ? -Oui -Entrez ». Elle ne se présente pas, ne me regarde plus, ne me parle plus, retourne s’asseoir, ouvre un nouveau dossier, y recopie des numéros sur son écran, ne me demande pas ma convocation, me lance d’un ton interrogateur toujours cette adresse ? Je réponds que oui, elle continue à noter mon numéro de téléphone (mais comment le connaît-elle ?), Situation familiale ? Célibataire se transforme en un petit « C » dans une case près de mon nom. Elle me demande ma taille, j’ai dû me mesurer pour la dernière fois en 2008, mais j’ai peut-être encore un peu grandi alors j’arrondis au dessus, 1m77. Montez sur la balance. Merde, j’aurais dû m’y attendre. Où est la bête ? La secrétaire tend le menton en direction de mon ennemie jurée. Craintive, je me déleste de mon sac, de ma veste, pour retarder un peu le moment fatidique, et puis zut, j’enlève les chaussures, ça pèse son poids quand même des chaussures. Elle m’arrête net ttt ttt ttt gardez les chaussures ! duquel je me défends Oh c’était pour ne pas abîmer la balance… (mon oeil) Je remets les chaussures pour ne contrarier personne, je monte, je ferme les yeux. J’ouvre les yeux, parce que bon, y’a un moment où il faut affronter son destin, et je vois que l’écran digital essaie de communiquer avec moi, il m’affiche un « off » clignotant. Serais-je trop lourde pour être pesée ? Quand c’est écrit off, vous pouvez descendre et m’annoncer le résultat. Je descends, ça s’affiche.

pesée, balance, grosse, vache

C’est officiel, je suis une grosse vache. Je savais que les frites, la tartelette et les chaussures n’étaient pas nécessaires. D’une voix étranglée, j’articule 69,40 (glups), elle me fait répéter (pute) puis elle me dit bon ok, 67. Ah. Y aurait-il un fond d’humanité chez cette personne ? Je pensais que le calvaire était fini, c’était sans compter le test oculaire.

Regardez dans les lunettes, avec vos lunettes, et lisez la plus petite ligne que vous pouvez distinguer. Jusqu’à mes 20 ans, j’adorais les tests de vision. Une belle occasion d’avoir un 10/10 gratifiant. L’impression qu’à 100% de réussite on allait me féliciter pour mon oeil de lynx, que mes facultés visuelles exceptionnelles seraient repérées et qu’on allait me proposer un poste d’espion ou de pilote de ligne. Ca ne n’est jamais arrivé, même quand je lisais parfaitement toutes les petites lignes du bas sans lunettes. Quand je dis parfaitement, entendons nous, on a tous déjà eu un doute entre un O et un Q fourbe ou entre un 8 et un 9 malicieux. Et on a tous eu l’impression de tricher à l’examen en annonçant une lettre au pif. Et quand je dis parfaitement, au final, on n’en sait rien. C’est bien beau de faire passer des tests oculaires mais on n’a jamais les réponses à la fin, c’est frustrant. Enfin, cette fois, même avec mes lunettes, je n’en menais pas large. Premier écran, je lis super vite la plus petite ligne. Deuxième écran. Je me concentre, je plisse les yeux, je butte, je ne vois rien. Je tente, elle me dit, non, lisez celle du dessus. Merde, grillée. Ils vont me virer, c’est certain. Ce test continue, et l’impression d’être devenue une taupe (pas modèle) avec. –C’est bon, sortez, attendez dehors. Ha, c’est fini ? Merci pour l’échange humain.

vision test, ophtalmo, test oculaire, test de vue

Vision test win !

La personne suivante entre dans le bureau de la secrétaire hostile, et il semble que le contact passe mieux avec la gent masculine. J’entends des petits rires et des taquineries. Mais j’entends aussi le mec se galérer sur les petites lignes et je suis rassurée. Pourvu qu’il se soit aussi planté au test de la balance. Quoique je ne l’ai pas vu au Flunch.

Le médecin vient me chercher. Oui, le. Y’a pas de femme médecin du travail ou quoi ? Il est Asiat’. Je crois n’avoir jamais croisé de médecin Asiat’ de ma vie, du coup, je doute un peu de ses compétences. Je sais, c’est primaire, c’est nul. Arrive le moment des « questions à la chaîne » : – Père, mère, vivants et en bonne santé ? – Oui – Fratrie ? – Aussi – Atteinte d’une maladie grave ? – Pas à ma connaissance – Cancers dans la famille ? Heu – Vous fumez ? – Non – Vous buvez ? hihi, j’ai dit non Allergies ? Bactrim, je sais pas ce que c’est mais ça fait toujours bien de remplir cette case. Opérations sous anesthésie générale ? – Non – Traitement quotidien ? – Non – Contraception ? – Non – Frottis ? Oui mais pas le premier soir -Vous êtes enceinte ? – Heu, j’ai pas encore vérifié, on va dire non. -Problèmes de dos ? A venir, certainement – Problèmes de sommeil ? Oh que oui -Problèmes de stress ? – Rhalala – Bon ok, enlevez le haut, gardez le soutien-gorge, le pantalon, les chaussures, asseyez-vous là-bas. Je le regarde, dubitative Le pantalon, hummm ? Je suis en robe. Très mauvais plan. Je finis en collants, et c’est très moche. Non, je n’ai pas encore acheté le modèle qui ne fait pas de démarcation. Et c’est bien moins couvrant qu’un pantalon.

fille en collants

Allez-y, rincez vous l'oeil

Il me pose le stéthoscope froid dans le dos, je m’applique pour respirer, c’est débile ce truc, j’ai toujours l’impression de ne pas savoir respirer quand justement on me demande de respirer exprès. Du coup je respire ce que je crois s’approcher de « normalement », il a l’air satisfait, cool. Prise de tension. Tensiomètre à scratch. J’aurais dû retirer les collants. Pour les mecs, j’explique : scratch + collants = collants filés. Dommage, c’est la seule paire que je n’avais pas filée moi-même en un jour. C’est coûteux les robes, l’hiver. Si l’on compte une paire de collants entre 7 et 15€ par jour, on ferait mieux de sortir en yogging. – Oh pardon j’ai rien abîmé ? – Bha si Ducon tu vois bien qu’il y a un accroc sur ma paire de collants gris souris pas donnée et quasi-introuvable. – Bon, levez-vous, tendez les bras vers moi et fermez les yeux. – Comme ça ? – Oui. – Tiens c’est marrant on dirait que je tourne dans le clip de Thriller ! – Maintenant, debout dos à moi, penchez vous en avant et posez les mains au sol. Je m’exécute. Mouais. Habile manoeuvre pour mater un boule, non ? Je cherche toujours l’intérêt médical de cette posture. M’enfin, c’est fini, je peux (enfin) me rhabiller.

position yoga chien tete en bas visite medicale

"Tu veux pas une capote et une levrette aussi ?"

Il me tend un papier qui doit vouloir dire que maintenant que j’ai répondu à un questionnaire façon Gestapo, qu’il m’a vue à poil dans une position humiliante, et que mon employeur est au courant que je fais bien mon frottis tous les ans, j’ai le droit de continuer de travailler. Chouette alors.

Publicités
Cet article, publié dans So chez Shopi, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

11 commentaires pour La visite

  1. Yay, un nouvel article, trop contente! Merci pour le clin d’oeil d’ailleurs 🙂
    Bon, les mini pestes du Flunch, je m’en remets pas. Dommage que Super Nanny soit morte! Avec la vie de rock star que tu mènes (en termes d’horaires, de temps passé sur la route et de pression), quelques frites me paraissent une soupape de sécurité raisonnable.
    C’est incroyable, la visite médicale. Je n’ai pas encore fait la mienne, mais ont-ils vraiment besoin de savoir si tu es à jour sur ton frottis pour être opérationnelle? Non. Et la vie privée alors?
    Bref. Merci pour ce long et excellent article, qui t’a juste coûté ton jeudi soir 🙂 Bisous!

  2. (Oui, je signe mes commentaires « Bisous »).

    • cynicalso dit :

      De rien pour le clin d’oeil, c’est vrai de vrai, j’aime bien lire ton article du jour quand je peux me poser 5 minutes dans la journée. Quand il n’y a pas trop de photos ou de gif par contre, vu que je les lis sur mon téléphone depuis le réseau edge de Picardie ! Effectivement l’article m’a coûté mon jeudi soir, mais c’est un soulagement d’avoir pu dénoncer ce viol organisé qu’est la visite médicale d’entreprise. Bisous aussi !

  3. djhow dit :

    Dire que je vais devoir rapidement repasser une visite médicale… Mamannnnnnnn, j’veux pas y aller !!!! Je déteste devoir arborer fièrement un flacon d’urine à 9h du mat sous le nez d’un médecin, à chacun ses humiliations !

    • cynicalso dit :

      Ha, moi, on m’a pas analysé le pipi. Même si sur la porte ils demandaient de bien présenter le flacon à la secrétaire en entrant. Perso je préférerais des fleurs ou des chocolats.

      • djhow dit :

        A la vue de cette réplique, j’imagine Brel chanter « J’vous ai apporté mon flacon » avec un accent belge à couper au couteau… eh ben ça aurait de la gueule !

      • cynicalso dit :

        Haha énorme après avoir vu la vidéo, j’imagine ça très bien!

  4. Ping : The Flunch Chronicles |

  5. Ping : Les temps modernes |

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s