Quel est ce monde dans lequel je vis ?

Ouvrez une fenêtre sur le monde et vous tomberez sur des images de cruauté. « Ne regarde pas ça » nous dit-on en commentaire sous les vidéos tournées dans des abattoirs. « Ne te préoccupe pas de ça, sinon t’as pas fini » nous dit-on sous les vidéos de massacres de populations précaires. « Ignore ça » nous dit-on face aux remarques déplacées : sexisme, racisme, homophobie. Les horreurs de ce monde, amplement partagées, ne sont jamais affrontées et n’aboutissent donc pas à une remise en cause.

Si l’on détourne les yeux de ce qui est difficile à voir, alors que regarde-t-on ? Que choisit-on d’entendre, de toucher, de sentir de ce qui nous entoure ?

Ouvrez d’autres fenêtres sur le monde et vous croulerez sous une avalanche de selfies. On se regarde le nombril, on touche sa réussite personnelle et on s’entoure de personnes qui ne nous diront que ce que l’on sait déjà et ce que l’on souhaite entendre.

Pour vivre heureux, vivons cachés ? Certainement, oui.

Quoi de plus confortable qu’être avec les siens, chez soi, en compagnie de ses possessions. Le cocon familial, les espaces bâtis à notre image et les objets-doudous.

C’est idéal de se planquer derrière ses certitudes et des faux-semblants, de se construire des paravents avec des principes et des traditions, sans toutefois vraiment les comprendre ni expliquer leur origine. Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Mais à quoi est alors réduit notre monde ? Vivre cachés des autres c’est aussi vivre en se cachant le reste. C’est vivre sans vraiment voir le monde, c’est le vivre sans curiosité, sans expérimentation. C’est accepter dans sa vie moins d’humanité, moins de compréhension et moins de solidarité. C’est vivre en parasite : naître et mourir dans des espaces qu’on exploite sans y apporter sa contribution.

Le repli sur soi est-il vraiment nécessaire pour vivre ? Pourquoi a-t-on à tout prix besoin de se protéger, de ne rien ressentir, de banaliser ce qu’on n’aurait à priori jamais toléré ? Est-ce une question de survie ? De santé mentale ? Pourquoi ne pas affronter, une bonne fois pour toutes, les choses qui nous empêchent de nous regarder dans le miroir ?

Sommes-nous fainéants, paresseux, flemmards ? Avons-nous peur des réponses qu’amèneraient nos questionnements ? Sommes-nous couards, peureux, lâches ? D’aucuns diront que nul n’est parfait et que le propre de l’homme c’est justement de ne pas être infaillible.

Je préfère penser que le propre de l’homme c’est sa capacité à s’émouvoir.

Alors je n’ai pas envie de me construire une carapace, d’être vaccinée contre les mauvaises choses et de devenir insensible. Je continuerai d’être choquée, secouée, bouleversée, chamboulée, dégoûtée, écœurée, perdue, déchirée, dans le doute. Même si c’est inconfortable, usant, épuisant, peut-être inutile. Parce que je refuse de me couper de mes sens, je refuse de porter des œillères, je refuse de faire semblant de vivre dans un monde qui n’existe pas avec pour seul horizon une petite routine égoïste.

Je veux comprendre. Et continuer d’apprendre et d’expérimenter. Je veux pouvoir interroger les choses établies et me révolter si le sujet s’y prête. Je veux pouvoir le faire dans la bienveillance, sans étiquette et sans jugement.

Pourquoi ne peut-on plus poser les questions qui dérangent après l’âge de 7 ans ? Je veux pouvoir continuer de demander pourquoi sans entendre « parce que c’est comme ça » de la part d’un « adulte » qui non seulement admet ne pas avoir la réponse mais ne s’est surtout jamais sérieusement posé la question.

Pourquoi tue-t-on les animaux par milliards pour nous nourrir ? Pourquoi envoie-t-on des gens loin de leur famille briser d’autres familles ? Pourquoi dois-je me faire accompagner quand je suis une fille qui rentre de soirée ? Pourquoi n’apprend-on pas en géographie qu’il existe un continent constitué de nos ordures à la dérive ? Pourquoi ne regarde-t-on plus les gens assis par terre dans la rue ? Pourquoi continue-t-on d’alimenter un système capitaliste auquel on ne croit pas en travaillant pour ce même système capitaliste ? Pourquoi ne vit-on pas en fonction de nos valeurs, sans concession ? Pourquoi contribue-t-on à faire des choses qui rendent les autres tristes ou pourquoi ne s’emploie-t-on pas chaque jour à les faire sourire ?

Avons-nous vraiment tellement de temps devant nous qu’aucune minute ne soit digne d’être utilisée à faire des choses durables ? Sommes-nous incapables de penser à plus long terme que la liste de course de la semaine suivante ? Connaissons-nous vraiment ce qu’ont à nous offrir les gens qui nous entourent ou nous en servons-nous juste pour contribuer à notre bonheur personnel ?

Sommes-nous conditionnés pour tranquillement accumuler de quoi survivre, aménager un nid, trouver avec qui nous accoupler et assurer notre descendance ? Avons-nous tant de temps à gaspiller pour construire un semblant de confort, nous créer une routine et des habitudes ?

Si ces questions vous semblent celles de quelqu’un qui déraille, alors vous n’avez certainement pas tort.

Je suis soulagée d’être capable de sortir de ces rails qu’on m’a posés sans me demander où je voulais aller. Je ne suis pas la brebis égarée du troupeau. Je suis la brebis qui choisit d’explorer son parcours plutôt que de se retrouver coincée entre le cul de la brebis de devant et le museau pressant de celle de derrière.

Qui m’aime ne me suive pas. Qui m’aime cherche sa voie.

 

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Une journée comme les autres

Ma main droite tâtonne à la recherche de mon téléphone égaré sur le drap housse encore chaud de sommeil. Je sens l’objet froid et métallique, le saisis et ouvre un demi-œil. Il semblerait qu’il soit 6h30. J’ouvre l’autre moitié d’œil, il est vraiment 6h30. Je ne désactive pas l’alarme, ça n’est pas l’alarme qui m’a réveillée, mais l’excité qui klaxonne sans relâche après le camion poubelle qui bloque la rue voisine dans un grand fracas de pistons. Bien que réveil était programmé pour 7h30, je décide, dans un élan de motivation, de me lever. Autant prendre de l’avance et commencer la semaine avec entrain, l’avenir m’appartient…

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7h30. Le réveil sonne. Il semblerait que je me sois rendormie dessus. Tant pis. Je laisse sonner 2 rappels avant de daigner affronter le froid de pièce. Dans la salle de bains, le grand miroir me sermonne « si tu avais éteint l’ordi plus tôt hier, tu n’aurais pas ces cernes là ce matin ». Un coup d’œil sur la montre abandonnée sur le rebord du lavabo hier soir ; il est déjà tard. Voici venu le temps de la plus grande décision de ma journée : arriver en retard ou arriver non douchée ?

8h10, l’heure parfaite pour descendre sans risquer de croiser la concierge. Je me presse, du pas du Parisien en direction de la gare : le train est à 8h14 et le prochain à 8h24. 8h20, après 7 minutes d’attente sur le quai, je risque quelques doigts en dehors d’un gant pour faire un check-in. Une annonce retentit dans les haut-parleurs : « Quai D, le train de 8h14 est retardé, il entrera en gare à 8h20. » C’est tous les jours pareil. Pourquoi continue-t-on de l’appeler le train de 8h14 ? Il serait tellement plus simple, une fois pour toute, de décider que c’est le train de 8h20…

8h34, terminus du premier train et début des chaises musicales. Qui n’aura pas sa place dans le train en correspondance, deux quais plus loin ? Je suis en pôle position de la marée humaine, prête à dégainer mon Navigo et à doubler les endormis des escaliers. Les efforts sont payants, j’ai le temps de monter stratégiquement dans la 2° voiture en partant du poteau du milieu du quai, voiture qui me déposera pile en face des escaliers de l’arrivée, où il faudra repartir pour une dernière course au pas parisien en direction des portes du bureau.

8h45, je me félicite d’être arrivée avant 9h, chose qui ne me paraissait pas aller de soi 1h plus tôt. Chef est déjà là mais normalement j’ai de la marge pour travailler tranquillement et accueillir la stagiaire vers 9h30 avec un regard blasé façon « ha tiens t’as fait une grasse mat’ ? ». Pas de chance, la stagiaire arrive quelques minutes plus tard alors que le safeboot n’est pas terminé. Elle est vraiment parfaite, Chair Fraîche. Elle devrait remplacer à merveille Stagiaire BurnOutée. Pour quelques temps du moins.

9h, fidèle aux « pour action » pris lors de notre dernier « one-to-one », Chef se sent obligé de proposer un moment convivial d’équipe afin de détendre l’atmosphère dans un contexte de surcharge de travail : « On va prendre un thé ou quelque chose ? Vous n’êtes pas obligées hein… ». Chair Fraîche se sent quand même obligée d’accepter, c’est le Chef après tout. Moi je suis le mouvement, pourquoi refuser le seul moment de la journée qui se veut convivial (et qui y arrivera peut être un jour) ?

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9h15 : je brise le silence, si pesant qu’il couvrait presque le bruit de la machine qui distribue de l’eau chaude, en demandant des nouvelles du weekend de la stagiaire, souvent bien plus excitant que celui du Chef. Je l’entends répondre avec enthousiasme « Haaaaa c’était vraiment trop bien ! ». Mon attention s’éveille et je la fais préciser, qu’a-t-il donc bien pu se passer pendant ses dernières 48h de liberté ? « J’étais à la circoncision de mon cousin, on s’est tous amusés comme des fous ! ». Hum. Too much information. En tout cas il s’est surement moins amusé que vous.

9h30, je contemple la série de mails se charger sous Outlook et les compte comme des moutons. Combien en faudrait-il pour m’assommer ? Mon esprit vagabonde et je jongle entre quelques onglets non professionnels tout en répondant distraitement à des mails urgents, à faire asap. Arrivée à 9h36 et 34 mails depuis la veille, 20h, je décide de m’y mettre sérieusement en gardant en ligne de mire ma petite sortie footing prévue le midi. Je pense que si l’on me demandait « quand sait-on qu’il faut changer de boulot ? », je pourrais légitimement répondre « quand le moment du footing devient le climax d’une journée d’hiver. »

9h50, 10h02, 10h04, 10h21, 10h39 et 10h50 : Chef m’interrompt pour me demander d’allonger ma to-do. Mais ce sont des « demandes ponctuelles », alors, officiellement, ça ne compte pas comme de la charge de travail. Ca doit être sur le même principe que les frites piquées dans l’assiette de C&T, qui ne comptent pas dans mon total de calories quotidiennes. Je ronchonne, mais vite, parce que mon premier feedback est attendu pour 14h, pas de temps à perdre. 11h15, Chef est en réunion, mais il trouve le moyen d’en rajouter en forwardant une demande d’un business partner : « Please put that task in your basket » C’est plus un panier que je porte, c’est un container. Courage, l’heure de ma sortie quotidienne arrive à grands pas.

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11h40 : je reçois une mise à jour de l’invitation à la réunion prévue à 14h30, maintenant calée à 12h30 et un petit mot de Chef sur la messagerie interne « DRM 12h30 » (= réunion obscure où ta présence est requise bien qu’inutile). Je tente la compassion en répondant « j’annule le footing ? » pensant illusoirement qu’un homme venant d’avoir un nourrisson subissait un regain d’humanité ou tout du moins retrouvait foi en ce qu’on appelle pompeusement « la vie privée ». Réponse « conflit d’agenda ! ». Kamoulox ? J’estime qu’il serait malvenu de taper une gueulante juste avant de procéder à la fête surprise que j’ai préparée en son honneur, pour le retour de congé paternité. Je tape « comment étrangler son chef » sur Google. Pas de réponse convaincante. Je remets à plus tard.

12h30 : je réalise que j’ai oublié d’insérer un créneau « pause déjeuner » dans mon agenda. Chef me suggère d’aller nous chercher des ignobles sandwiches hors de prix à la caféteria. J’obtempère en boudant. C’est ma manière de faire de la désobéissance civile. C’est une technique assez complexe et moyennement détectable par un non-initié. Martin Luther King menait des sit-in, moi, je boycotte la parole quand on me prive de mon droit inaliénable à une pause déjeuner. Je retrouve Chef dans la salle de réunion, prête à vivre dans le mutisme le plus complet pour l’heure qui suit. Mais je sens qu’il devient habitué de mes ruses et me lance sur un sujet sur lequel je ne peux pas ne pas répondre : « tu as réfléchi à quand tu souhaitais prendre tes prochains congés ? ». C’est vil, fourbe et sournois.

13h30 : je me résous bon an, mal an, à mettre en place la surprise pour Chef. Tout le monde est réuni dans « l’espace détente », autour de quelques galettes fourrées d’immonde frangipane et de coupes de champagne (plutôt correct). Chef de Chef fait un discours tandis que je récolte les derniers deniers des participants et rassemble les présents. Un babycook, une sorte de cuiseur vapeur pour les parents bobo en mal de naturalité, il paraît que c’est un must-have, un petit sac personnalisé pour y mettre les affaires de Bambin en déplacement ainsi qu’un body-bobo, soit un body en coton bio, brodé main. Vient le moment de brandir les présents. Moment où toute personne touchée par l’attention aurait eu la voix chevrotante, l’air surpris, l’air ravi ou de petites rougeurs de gêne naissantes dans le cou. Que nenni. Chef ou le stoïcisme incarné. A croire que même en lui arrachant un poil de cul on n’en tirerait pas une larme. Je suis déçue. Si c’est comme ça je me garde le rab d’argent récolté.

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14h : Chef fait disparaître ses paquets cadeaux dans un coin du bureau et me rappelle que nous sommes en retard pour la longue réunion qui suit. J’embarque mon ordinateur, mon téléphone et m’assied parmi une dizaine de personnes déroulant des slides bien trop chargées en les commentant d’un ton monocorde. Mon ordinateur étant réquisitionné pour les besoins de la présentation, je me rabats bien vite sur un échange de SMS-potins sous la table, puis, lorsque je suis proche d’être repérée, je change de stratégie et observe du coin de l’œil chacun des participants. Ils font tous plus ou moins bien semblant d’être absorbés par la branlette intellectuelle qui se déroule sous leurs yeux (ça compte les impressions et les coûts par clic d’une requête sur la recette de la ratatouille), sauf une, qui a dit s’appeler Julie pendant le tour de table, et qui semble ne pas se rendre compte qu’elle enchaîne les grimaces, en fixant un point dans le vide. Je rigole bien en décortiquant les moues et rictus de Julie et puis il est déjà l’heure de voguer vers notre deuxième meeting.

16h45 : Chef et moi sommes en retard pour notre meeting téléphonique de 16h30. Au bout du fil, des allemands d’origine italienne qui appellent en anglais. C’est ça le multiculturalisme. Dans les faits, on met le haut parleur, on les laisse parler et quand ils ne parlent plus, on arrête de lire nos mails et on demande gentiment « Can you repeat the question please ? ». Parfois, la question s’adresse à Chef, et là il se débat avec ses souvenirs de verbes irréguliers, règles de grammaires et autres cours de phonétique pour essayer de se faire comprendre, parfois, la question s’adresse à moi, et ça se finit toujours de la même façon : je prends note du boulot à faire d’ici la prochaine réunion téléphonique.

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17h50 : la réunion s’est finie en retard, quelle surprise. On prend une part de galette pour se donner des forces (faut pas gâcher) et nous initions la réunion suivante, normalement la dernière de la journée : le « point équipe ». Chef décide que demain nous dégusterons de potentielles innovations en guise de déjeuner. Le menu sera : côtes de porc sauce barbecue, cabillaud sauce au beurre blanc, cabillaud sauce au beurre blanc ET fines herbes, pour finir sur de la sauce curry. Nature, à la cuiller. Yummy. C’est toujours pas demain que j’irai courir, pourtant on dirait que plus les jours passent et plus je vais en avoir besoin. Chair Fraîche est toute attentive et rit préventivement à chaque phrase de Chef laissée en suspens, des fois que ce serait de l’humour. Pour sa défense, en dehors de ses trois blagues fétiches, l’humour de Chef est difficilement saisissable.

Bonus : Top 3 des blagues made in Chef (avec de vrais morceaux d’hilarité dedans)

#1 : (en cas de départ à 19h) « Tiens, tu as pris ton après-midi ? »

#2 : (en cas de rappel d’une absence à venir) « tes vacances ? quelles vacances ? ça se saurait si j’accordais des vacances »

#3 : (en cas de dépense inattendue ou de demande d’un conseil informatique ) « ça sera retenu sur ta paie »

19h : nous sommes de retour à nos bureaux, Chef prend le temps de nous expliquer ce qu’il attend de nous, à faire impérativement pour demain, puis il disparaît dans un courant d’air de manteau. C’est qu’il a une vie de famille maintenant.

19h01 : Chair Fraîche et moi cavalons pour absorber la charge de travail du jour avant 20h.

19h08 : Chef revient, il prétend avoir oublié (rayer la mention inutile) son pass navigo / son livre / son écharpe / son badge. Ce soir l’excuse, c’est les cadeaux. Comme il est peu probable que le Bambin ait usage du Babycook, du sac à dos ou du body taille 3 mois, 3 semaines après sa naissance, je suppose que Chef est revenu voir si nous filions en douce après son départ. Politesses d’usage, petits rires de Chair Fraîche et nous avons de nouveau le nez dans le boulot.

20h02 : j’amorce un départ en fanfare vers le RER en ramassant mes affaires de sport désespérément propres et en embarquant mon PC. Je me prépare mentalement à l’heure de trajet qui suit, aux problèmes de catener et aux correspondances foireuses. Demain sera un autre jour.

Cdlt / BR,

Cynicalso

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Un idiot à Paris

Un mois de transports en commun déjà. Je ne parle pas du temps passé depuis que j’ai rendu ma voiture, ça, c’était il y a trois mois, mais du temps passé dans le train, mis bout à bout. Autant dire que, le train, c’est un peu mon deuxième chez moi, après mon bureau.

En un mois, j’ai appris à connaître les silhouettes sombres qui poussent comme des champignons vénéneux, à l’orée du jour, sur les quais de gare. Chaque jour, à la même heure, chacune d’entre elle repousse, comme une mauvaise herbe, à l’exact endroit où elle a été arrachée la veille. Il y a l’étudiante, ramassée en boule sur le siège de gauche. Les mêmes grandes bottes marron, les manches de son pull en laine qui dépassent de son blouson de cuir, laissant à peine voir le bout de ses doigts gelés qui serrent fort un iPhone dont elle ne peut détacher les yeux. Deux pas plus loin, un peu plus en retrait, il y a le papa-poussette qui, quand il ne jette pas de coups d’œil inquiets sur sa gauche, en tendant le cou, ajuste l’auvent de la poussette, puis guette à nouveau ce train qui n’arrive pas. Il y a aussi cette femme, toujours adossée au même poteau. Son blush, judicieusement posé sur les parties saillantes de son visage, anime ses joues de l’éclat absent de son regard. Ce poteau qui la soutient comme s’il soutenait toute la misère du monde, c’est celui qui se trouve juste en face de la porte de la seule rame dans laquelle elle pourra espérer s’asseoir ce matin ; s’il passe. Et puis, papa-poussette descend l’auvent, il arrive enfin, faisant trembler le quai.

Les portes du train usé et bruyant s’ouvrent et aspirent la faune grouillante née dix minutes plus tôt. Chacun y prend sa place stratégique et s’arme de son sac. Le sac, le seul élément capable d’empêcher le voisin de s’emparer de son espace vital. Posé tactiquement sur le siège d’à côté ou d’en face, il défend, dressé comme une petite forteresse, le territoire de son propriétaire. Tenu bien serré contre soi, comme un doudou, il évite les frottements contre la peau d’inconnus et rassure lors du passage du sans abri qui récite son discours. Pendu négligemment à l’épaule, il accroche, à chaque traversée de rame, les voyageurs qui ont le malheur de dépasser de leur siège. Tout le monde est en place, le train peut redémarrer, laissant ses voyageurs contemplatifs et seuls avec leurs sombres pensées. Les voisins s’observent du coin de l’oeil, drapés dans leurs tenues harmonieusement coordonnées, laissant penser que leur vie actuelle est, elle aussi, bien assortie à la manière dont ils l’ont toujours envisagée.

Clichy Levallois, le train s’arrête dans un grand fracas, cette fois couvert par la voix nasillarde et maniérée d’un grand homme qui fait lever quelques têtes de notre microcosme bien ordonné, parce qu’on l’entend arriver de loin.

« OH LALA LALALALA il y a du monde ce matin » s’exclame-t-il, encore sur le quai, dans la queue indisciplinée des gens qui espèrent se frayer une place dans le train maintenant bondé.

« Ha non je crois que je ne vais pas rentrer. Là c’est sûr je ne rentre pas. Les gens sont tout serrés ça vaut pas la peine je vais attendre celui d’après » s’inquiète-t-il soudain, sans pour autant sortir de la file. « Hein, on va prendre celui d’après sinon ? » propose-t-il, soucieux, à sa voisine qui, elle, reste impassible et se concentre pour faire tenir son deuxième pied du bon côté des portes.

« Tout le monde va travailler en même temps ce matin on dirait » continue-t-il de s’étonner, un peu plus rassuré, maintenant que le train part, avec lui dedans. « Je devais prendre celui d’avant mais j’avais oublié mes affaires, j’ai dû rebrousser chemin et j’ai raté mon train. Je n’aime pas trop celui là, il est vraiment très plein. D’habitude je le prends à 8h24. On est combien là ? » harangue-t-il sans trouver d’écho dans cette rame bien terne.

Chaque village a son idiot, ce train a maintenant son abruti. Il est grand et porte une longue écharpe qui fait trois fois le tour de son cou et est ensuite nouée deux fois, pour mieux protéger du froid. Il parle fort, mieux, il énonce une à une, distinctivement et dans un français rustique, de belles lapalissades qui bousculent les habitudes poussiéreuses de la ligne D et me ravissent.

« Je vais appeler ma maman » annonce-t-il. Je suis proche d’en pleurer de bonheur. Ces mots d’enfant dans un corps de géant sont rafraîchissants comme une rosée perlant sur des plantes assoiffées, presque fanées. Il joint le geste à la parole :

« ALLÔ MAMAN ? Oui ? MAMAAAAAAN ? Je t’entends pas ? Tu m’entends ? Oui maintenant je t’entends. Toi, tu m’entends ? Bon alors on s’entend. OUI. Je suis dans le train. Je suis en retard, j’avais oublié mes affaires j’ai dû rebrousser chemin et j’ai raté le train de 8h24. Je prendrai plus celui de 34, il est rempli de gens ! J’ai cru que je n’allais pas pouvoir monter. Les gens du train sont tout serrés maman. Je vais arriver un peu en retard ce matin. » reprend-t-il pour les rares qui n’auraient pas suivi.

Il s’enquiert de quelques bisous téléphoniques, annonce qu’il va raccrocher puis, assez peu étonnamment, raccroche. Pour ressortir aussitôt le téléphone de sa poche et s’écrier, angoissé :

« J’ai oublié de lui dire qu’il n’y avait plus de liquide vaisselle chez Annick! »

« ALLÔ MAMAN ? Oui ? MAMAAAAAAN ? C’EST ENCORE MOI ! (quelle surprise) Tu as décroché vite dis donc ! (tu m’étonnes) Tu m’entends ? Oui. J’ai oublié de te dire qu’il n’y avait plus de liquide vaisselle chez Annick ! (sans blague) Je pense aller en acheter au magasin de la gare, sinon il n’y en aura plus pour ce soir. (l’idée du siècle) Tu penses que c’est mieux d’y aller ce soir ? Oui mais si j’y vais ce matin, ça sera fait, non ? (Que répondre à ça ?) Oui parce que là, il n’y a VRAIMENT plus de liquide vaisselle hein. J’ai dû jeter l’emballage, plus une goutte, c’est embêtant ! (à qui le dis-tu ?) Bon je te dis à bientôt, maman. Oui, bonne journée. Moi aussi. Bisous maman. »

Ce soir, je mets mon réveil 10 minutes plus tôt. Je ne voudrais rater pour rien au monde l’abruti du train de 8h24 et le prochain épisode de la saga du liquide vaisselle pour Annick.

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Chef

Maintenant que je m’installe peu à peu à mon poste (c’est-à-dire, maintenant que l’empreinte de mes fesses est bien dessinée sur le revêtement textile de ma chaise à roulettes), il faudrait peut-être que je commence à vous présenter mon environnement de travail. Et j’aimerais commencer par ce qui m’a manqué le plus ces 12 derniers mois : des collègues. Je veux dire, des vrais collègues, en chair et en os, qui grouillent autour de vous toute la journée, qui vous piquent le dernier pavé de saumon à la cantine et qui parlent deux fois trop fort au téléphone sans qu’on puisse changer de station car non, les collègues ne fonctionnent malheureusement pas selon le principe de l’autoradio.

Ma magnifique équipe étant glorieusement composée de deux personnes, dont moi-même, je pense être obligée de commencer par vous présenter celui avec qui je passe le plus clair de mon temps depuis un mois et pour une dizaine d’autres à venir : Chef. Je ne compte pas la stagiaire car il est de bon ton de ne pas considérer les stagiaires comme des êtres à part entière. Déjà qu’on leur offre un toit pendant 6 mois, il ne manquerait plus qu’on leur concédât une âme. Ou pire : un prénom. On se réfère donc à ces êtres mineurs de cette façon : « J’ai demandé à la stagiaire de finir une analyse il y a 1h, il est 21h et elle n’a toujours pas commencé ! Quelle bonne à rien ! ».

Chef donc, c’est mon mentor, mon leader, mon coach. Il ne dit pas trop son âge mais il est marié et attend son premier enfant, et en attendant, c’est avec ses collègues qu’il joue au papa. Il dépanne mon Outlook / Nielsen / écran de démarrage qui ne veut pas démarrer 3 fois par semaine en faisant mine d’être agacé et en me réclamant des honoraires, mais, au fond, je sais bien qu’il adore ce sentiment de toute-puissance. C’est un secret, mais moi je sais aussi qu’il a 32 ans, parce qu’en lui réservant un billet de train (je fais aussi secrétaire parce que la nôtre n’a pas encore été remplacée), j’ai vu sa date de naissance s’afficher dans les données pré-enregistrées du formulaire.

Du haut de ses 32 ans, donc, il aime jouer au vieux encore dans le coup. Vieux, parce qu’il essaye de trouver les programmes TV de son enfance que nous ne connaissons pas (désolée, Chef, mais le Club Dorothée, c’est aussi ma génération) mais encore dans le coup, parce qu’il connaît tous les groupes électro et autres DJ allemands top-trendy que la stagiaire court voir en afterwork (that is to say, après 23h). Mais vieux quand même parce que le droit d’ainesse lui confère le privilège de clamer haut et fort qu’il a toujours raison et il y tient dur comme fer.

Moi je pense que Chef est vieux parce qu’il a aussi ses petites manies à lui. Si c’est une bonne journée, sur son plateau de cantoche, il y aura un fromage blanc agrémenté de fruits en guise de dessert. Sinon, ce sera MaronSui’s, pour le réconfort. Et puis, il est aussi bourré de tics. Il parle toujours avec les mêmes mots, qui reviennent inlassablement dans chacune de ses phrases, à tel point que j’envisage de tenir un compte précis : « Grosse motte, disons qu’on est à -200bips, mais avec la récession du marché on a le deuxième effet kiss cool qui fait qu’au final, on se prend une pêche ». Quand il bosse seul face à son écran, il devient un peu autiste et remue la jambe sous son bureau comme s’il activait une pédale qui refroidirait son cerveau fumant, le tout en faisant craquer les articulations de ses doigts.

Ca semble impressionnant la première fois qu’on assiste à cette scène, on se dit qu’il doit cogiter grave et qu’il se prépare à pondre le PowerPoint de l’année avec plein de liens vers plein de tableaux croisés dynamiques Excel bariolés. Et puis en fait, je me suis rendue compte qu’il prenait une calculatrice pour faire 4:2 ou encore 1,5-2,5 et ça m’a détendue.

Ce qui me détend moins, c’est sa façon de me « faire des retours » sur mon travail. Je me retrouve souvent avec ce genre de feuilles gribouillées jonchant mon bureau et j’imagine que je devrais suivre un double diplôme de médecine pour déchiffrer un traître mot de ses hiéroglyphes. Mais c’est pas sa faute, il est gaucher. Et bordélique. J’ai rangé son bureau, une fois, pour voir. J’ai cru que j’avais gagné sa reconnaissance éternelle sur le moment, et puis finalement, le lendemain, tout était à refaire. Pareil pour sa tasse. Pour faire trop in, il a une tasse Pantone, mauve à l’extérieur, complètement brune à l’intérieur. Et ça n’est pas sa couleur naturelle, pouah, comment fait-il pour continuer de boire dedans ?

Il boit du thé. Noir, corsé et délicat, avec une préférence pour le Russian Earl Grey, une fois à 9h, une autre tasse à 11h30, une à 14h et la dernière à 16h30. 32 ans ou 52 ? Il porte des chemises élégantes et colorées, avec des boutons de manchettes stylés. Sauf le vendredi où c’est sweat zippé façon « j’ai pas coupé le cordon ». 32 ans ou 22 ? Plutôt 32 quand même, rien qu’en jetant un œil au nombre de ses cheveux blancs.

Mais il entretient sa forme, 3 séances de jogging par semaine ; il se prépare à divers marathons. Quand il ne court pas, il a un petit air pincé derrière ses lunettes rondes en écaille qui lui ont valu le surnom de « Jean-Luc Delarue » quelques semaines après leur achat. C’est vrai qu’il partage aussi avec feue notre idole des talk shows la petite taille ainsi que la coiffure de premier de la classe. Et le caractère de feu, à tendance machiavélique, comme sa petite taille le laissait le deviner.

 

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Birthdaygate

Ca y est, je travaille dans un bureau. J’ai un nouveau chef, un agenda Outlook, une machine à café et des réunions tous les quarts d’heure. En somme, rien de bien nouveau par rapport à « Avant », ou presque. L’équipe que j’ai rejointe comporte une stagiaire qui avait été recrutée par mon nouveau chef 2 mois avant mon arrivée dans l’équipe. Depuis le temps que j’en rêvais, j’ai enfin obtenu la consécration suprême du monde du travail, celle qui dit que tu es passé de l’autre côté de la barrière : de l’autorité sur un petit être fragile et sans défense. Aïe.

Que faire de cette nouvelle toute-puissance ? Moi, tant de responsabilités, ça m’effraie. Et si elle était plus forte que moi pour faire des tableaux croisés dynamiques ? Et si elle ne m’obéissait pas ? Et si elle ne m’aimait pas ? Et si elle se rendait compte qu’elle est plus vieille que moi ??? J’ai retourné le problème dans tous les sens et puis j’ai décidé que la meilleure solution était de l’ignorer. Le problème. Et la stagiaire.

La première semaine, j’ai donc essayé de vivre ma vie de mon côté, sans trop lui adresser la parole. Et puis je me suis vite rendue compte que j’avais tout le temps besoin d’elle pour des trucs relous. Stagiaire, qui dois-je appeler pour faire changer le nom de ma ligne de téléphone ? Stagiaire, où ranges-tu le fichier de suivi de budget sur le réseau ? Stagiaire, comment recharge-t-on son badge de cantine ? Alors pour m’assurer d’avoir souvent son soutien, je l’ai joué copine. J’ai fait des compliments sur son vernis à ongles, des invitations à boire un thé et des petites blagues sur les chefs.

Mais j’ai eu la drôle d’impression que ça ne prenait pas. Les échanges sont restés distants, les blagues sont tombées à l’eau. J’ai imputé les échecs en termes de blagues à quelques mauvais restes de mon adaptation à l’humour commercial, à savoir « Hey Roger, tire sur mon doigt ! »

Et puis, un jour, j’ai dit Stagiaire, je n’ai toujours pas de PC relié à l’imprimante, pourras-tu s’il te plaît m’imprimer ce document quand tu en auras le temps ? Tu me préviendras et j’irai le récupérer, ne t’embête pas. Elle a dit d’accord et j’ai baissé la tête pour continuer de faire semblant de travailler. Une micro-seconde après, elle arrivait avec le grand sourire d’un enfant qui tend fièrement son barbouillis de craie grasse à sa maman Voilà ton document ! J’ai dit Oh, il ne fallait pas t’interrompre, ça n’était pas urgent. – Non mais ça n’est pas grand-chose, n’hésite surtout pas à me demander quand je peux t’aider pour d’autres choses.

Ca y est, moi, Cynicalso, bac+8, vaccinée, ayant un penchant pour l’Amour est dans le Pré, une phobie canine, présentant des lacunes en comptabilité et en port de talons hauts, viens officiellement d’acquérir le statut de grand manitou légitime pour déléguer les tâches les ingrates à un larbin.

Un peu plus tard, j’ai lu le document en question et j’ai pensé tout haut Il est vraiment bien foutu ce truc, je suis épatée, ça va me faciliter la vie ! ce qui a eu pour effet de faire rougir Stagiaire, qui a balbutié « Oh ben merci, ça fait plaisir, chef ne m’avait pas dit ce qu’il en pensait ». J’ai donc compris que le document avait été construit par stagiaire, qui venait de prendre ma remarque comme le plus beau compliment qu’on n’ait jamais pu faire à un stagiaire dans ce service. Mouhahaha, maintenant c’est moi qui pose les frontières entre le bien et le pas bien !

Le pari, cigarette, fumée

« Pas bien, il fume dans le rétro »

Et enfin, un autre jour, j’ai demandé l’avis de stagiaire quant aux trois propositions faites par une agence. Elle m’a dit cash Ah ben c’est évident qu’on prend la 3, j’adore la 3, la 3 est trop bien, 3, 3, 3 ! J’ai dit Ha bon ? Moi j’aurais dit la 2, regarde, il y a peut être encore quelques trucs à ajuster, mais la 2 me semble mieux correspondre, non ? Elle a fait mine de réfléchir en fixant un point imaginaire, s’est retournée vers moi et d’un air on ne peut plus sérieux, elle m’a dit Mais t’as raison en fait ! Allez, on part sur la 2 !

A partir de ce jour, j’ai considéré qu’on était entrés en Cynicalsocratie et je ne me suis plus sentie menacée. Tout ce que je dis est devenu une Vérité applicable sur-le-champ. Et puis hier, l’équipe au grand complet est descendue déjeuner et, pendant que les chefs causaient parts de marché, les stagiaires causaient d’anniversaire, l’une d’entre elle fêtant le sien le weekend suivant. « Ma » stagiaire lui a demandé quel âge elle allait avoir, elle a dit 27, j’ai pensé Glups, ça va mal finir tout ça, retournons vite dans la conversation des parts de marché. Trop tard. Et toi, Cynicalso, c’est bientôt ton anniversaire ? – Heu, oui, j’ai fait, c’est en novembre. – Et tu vas avoir quel âge ?

Mayday, mayday ! Où se trouvent les issues de secours ? S’étouffer avec sa purée pour partir illico aux urgences est-il une option ? Détaler tel le lapin d’Alice au Pays des Merveilles en prétextant un retard pour un quelconque meeting est-il crédible ? Heureusement, le terrain m’a appris quelques trucs utiles, au titre desquels l’Esquive Socratique (ou alors c’était une attaque de Pokémon, je ne sais plus), à savoir, la simple question : A ton avis ?

[NDLR : sous leur apparence inoffensive, ces trois mots sont absolument dévastateurs dans la mesure où ils peuvent entraîner un doute abyssal et une remise en question radicale sur un sujet a priori anodin. Imaginez un peu : « Chérie, tu as prévu quoi ce weekend ? » « A ton avis ? ». Ou « Hey baby, c’était bon, t’as aimé ? » « A ton avis ? ». Il paraît même que lorsque Bush a demandé aux iraquiens s’ils détenaient des armes de destruction massive, ces derniers auraient répondu… « A ton avis ? »]

La stagiaire reprend A mon avis ? Tu as 30, 35, c’est ça ? Haaa, la douce époque où l’on demandait leur âge aux pions du collège et que l’on pariait ses BN goûter sur « entre 28 et 30 ans » sans se douter une seconde qu’ils avaient tous moins de 20 ans… Les stagiaires ont commencé à ricaner tout en menant leur enquête à voix haute. Tu travailles depuis un an, tu as donc été diplômée en 2011, moi, ma sœur a été diplômée cette année et elle est de 86 donc toi ça donnerait 85 ? Si c’est 85, du coup tu aurais 27 ans en novembre, c’est ça ?

J’ai pensé à mentir, mais la vérité finit toujours par éclater, j’ai pensé à dire la vérité, mais a-t-on vraiment envie de savoir que sa chef a 24 ans quand on en a soi-même 24 ? Alors je n’ai rien trouvé d’autre que Tu n’auras qu’à compter les bougies sur mon gâteau en novembre ! Je suis en sursis. J-31 avant la fin annoncée de mon autorité.

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Interlude dans le fabuleux récit de ma lutte de sans-papier (qui n’est point achevée)

Ce mois de septembre marque le mois de ma délivrance. Mon déguisement de commerciale est définitivement remisé au placard, il est absolument hors de question de le ressortir un jour, à part pour l’exhiber, pendouillant au bout d’un cintre, et parler du bon vieux temps en rigolant avec les copains. Bien sur, tout ceci est métaphorique, je n’ai pas vraiment un manteau de neige pour jouer à la Reine des Glaces.

Toujours est-il qu’on m’avait dit « tu verras comme ça passe vite » et qu’au bout du compte, j’ai porté à bout de bras chaque journée, ou presque, comme un lourd fardeau nauséabond. On m’avait aussi dit que j’apprendrai beaucoup, j’ai en effet pas mal appris, mais plutôt sur moi et sur les autres. Ceci dit, sans être démagogue, qui peut affirmer ne rien apprendre de la vie en un an, surtout avant 25 ans ?

La page est aujourd’hui tournée et je crois en ma grande capacité à occulter le négatif pour ne garder que quelques bons souvenirs, disons par exemple, mes quelques nuits en hôtels 4 étoiles ou ma rencontre avec la relève.

La relève, c’est 3 personnes, parce qu’à la fin de mon année, on a décidé que mon secteur était beaucoup trop vaste pour une seule personne. Sans blague. Le défi n’est pas de faire du meilleur boulot que Don-d’Allah (souvenez-vous, ça n’était pas bien compliqué), mais de former complètement 3 personnes en 4 journées (soit le temps normalement imparti pour en former ½ ).

L’idée de Chef a donc été de répartir équitablement les 3 personnes sur 4 jours : 2 jours pour l’une, 2 jours pour l’autre, et un appel téléphonique expéditif pour la 3° (qui, rassurez-vous, a finalement été prise en charge par un collègue).

Recrue n°1, alias Nonoche, vient du sud. Elle compte sur son ton nonchalant et son accent chantant pour conquérir le monde. Le premier contact téléphonique était épique « Bonjour, c’est Cynicalso, où viens-je te chercher pour notre première tournée terrain ? » « Et bien, j’habite entre Toulouse et Montpellier pour l’instant » « Oui, mais tu comptes emménager dans la région ou te taper 1000 bornes matin et soir ? » « Ah non, je vais remonter dans le Nord, mon oncle habite dans le Nord, à Lille… » « Très bien, je passe donc te prendre à Lille et nous débuterons par un magasin à Arras… » « Ha bhé non, ne viens pas me chercher, ce n’est pas la peine, je prendrai le métro ! » « … ??? … » « Bhé oui, le métro, il passe bien entre Arras et Lille, non ? ». Plus j’y réfléchis, et plus je me dis que j’aurais dû la surnommer Lacaune. Encore hier, elle m’a appelée pour me réclamer le logiciel d’installation d’une imprimante plug and play, en m’affirmant que son « copain, qui est doué en informatique », n’avait pas trouvé le driver à télécharger en ligne et n’avait donc pas pu faire démarrer l’imprimante. Pourvu qu’ils soient stériles, ces deux-là.

Recrue n°2 est vachement plus fût-fût mais porte en elle une tare irréversible. Une tare annonciatrice de la pire nouvelle qui soit pour le marché de l’emploi depuis la fermeture des grands bastions industriels. Je me dois de vous prévenir et de vous annoncer que les prochaines recrues et actuels stagiaires répondront majoritairement aux doux noms de : Thaïs, Clélia, Matéo, Eléa, Enéa, Lilou, Matis, Enzo, Zhoé et autres Titou. Vous l’aurez compris, recrue n°2 souffre du syndrome de Kévina moderne. Le syndrome des parents qui inventent un prénom avec un tirage de merde de 5 lettres de Scrabble. La génération pour laquelle on ne pourra plus choisir un bon CV en fonction de la correction de l’orthographe : aucun d’entre eux n’aura jamais passé une seule soirée devant un livre (et encore moins devant un Bescherelle). Allez, Kevina, bats-toi contre Bourdieu et son capital culturel.

Image tirée du magnifique Tumblr Tellmemorepierre

Le cru 2012/2013 a de l’avenir, et surtout un gros potentiel comique, mais je m’en fiche un peu, parce que je ne les reverrai jamais (mouahaha). Je suis aujourd’hui toute délivrée d’un mal, prête à plonger corps et âme vers un autre ; c’est ce qu’on appellerait « tomber de Charybde en Scylla » si l’on voulait caser deux références littéraires bien quali en moins de 5 lignes.

Ma Scylla à moi (est un gangster) avait l’air inoffensif. Elle ressemble à un gros cube de béton divisé en plein de petites cases où des gens soigneusement apprêtés et très pressés écorchent des mots entre deux gorgées de thé (tea is the new coffee). Jargon, anglicismes, expressions codées, noms de projets ahurissants, j’ai vécu mes premiers jours dans un état proche du moment où l’on porte à ses lèvres un tube de lait concentré sucré.

A chaque phrase prononcée par un collègue, mes sens se mettaient automatiquement en éveil pour ne rater aucune des pépites qui sortaient à tous les coups de sa bouche par paquets, comme  si elles avaient étaient enfilées irrégulièrement sur ses cordes vocales. « Cynicalso, bienvenue dans la team, tu verras, c’est plutôt fun, par contre on est bien charrette, il va falloir vite que tu te mettes on-track sur le Kinabaloo project parce qu’on est un peu à la ramasse niveau bouillon pourri, faut qu’on se benchmarke illico. » « Aheuuuu ? » « Non, on n’a pas vraiment de bouillon pourri, je te parle du bouillon pour-riz. En deux mots. » Ha. Et pour Baloo ?

Voilà trois jours que l’odeur de bouillon me colle à la peau de 9h30 à 21h, je me sens plus en immersion qu’Harry Roselmack dans une brigade de la BAC. Ce soir, c’est la fête, je suis sortie plus tôt. Vers 20h. Chef m’a saluée par un « Bonne après-midi ! ». Je crois que je suis mal barrée… Allez, je vous laisse, j’ai une heure de ZEBU pour rentrer chez moi (le train, pas l’animal). Comme j’ai mon Game Boy Color dans mon sac à main, tout ça me laisse le temps de faire évoluer un Rondoudou et de venir à bout de la grotte du Mont Sélénite.

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Sans-Papiers, ou ma bataille pour partir en vacances (épisode 2)

Episode 2 : Assassins de la Police !

J’arrive assez vite au Commissariat de Police. Contrairement à ce que Boucle d’Or m’a indiqué, il est fermé le midi. Ca ne m’étonne qu’à moitié. Je prends mon mal en patience pendant 20 minutes. A 14h pile, je sors de ma voiture et j’ai la surprise de constater que l’entrée, déserte 2 minutes plus tôt, est maintenant occupée par quelques personnes ayant très probablement surgi des buissons au dernier moment rien que pour m’emmerder.

 Le Commissariat ouvre en retard, les deux personnes avant moi sont expédiées assez vite ; vient mon tour. Le policier de permanence me demande pour quoi je suis là, tout en faisant des allers et retours dans un autre bureau, du genre « vas-y, parle, je t’écoute en préparant le café ». Il se marre et m’annonce qu’il n’est pas compétent pour ça, qu’il faut que j’aille à la Police. Mais j’en viens !!! Il disparaît soudainement pour aller se renseigner. Il revient avec une collègue, pour plus de crédibilité, j’imagine, et ils m’annoncent en chœur que les plaintes sont du ressort de l’Hôtel de Police, qui n’est pas le Commissariat et n’a rien à voir avec la Police Municipale d’où je viens. Comme l’impression de rejouer une scène des Douze Travaux d’Astérix.

Je sors et il se met à pleuvoir. Si j’en crois Hollywood, ça n’est pas de très bon augure. Si j’en crois Laurent Cabrol, ça ne va aller qu’en s’empirant. J’arrive à bon port et, le temps de traverser la rue pour rejoindre la Gendarmerie, je reçois l’équivalent d’une mousson indienne sur la tête.

Là, je tombe sur une file d’une dizaine de personnes serrant tous leur téléphone dans une main et une enveloppe marron dans l’autre ainsi que sur une autre bonne dizaine de personnes munies d’un ticket numéroté parquées dans une espèce de salle d’attente comportant des sièges dépareillés, délimitée par deux paravents. Le mobilier semble sortir tout droit du coin des bonnes affaires Ikea. Pour achever la description de cette scène des plus agréables, ajoutez au tableau des bébés qui pleurent, des enfants qui grimpent partout, des gens qui soufflent d’exaspération. Ca fait plaisir de voir que, comme moi, tout le monde est content d’être là !

Donc si je comprends bien, je fais d’abord la queue à l’accueil pour ensuite avoir le droit de faire la queue sur les sièges Kickeflükke élimés pour éventuellement pouvoir déposer ma plainte avant la fermeture des bureaux. Un panneau « un livre de doléances est disponible à l’accueil » me renseigne sur la manière dont on conçoit le service aux personnes dans ces lieux.

J’attends de longues minutes et mes oreilles trainent de conversation en conversation. C’est dingue comme un commissariat ressemble à une boucherie de quartier question confidentialité des données personnelles. Le pauvre homme au guichet devant moi essaye de déposer une main courante pour violences conjugales dans un vacarme ambiant le forçant à élever la voix. Il recommence son histoire trois fois, rapport au fait que dans toute administration, le téléphone qui sonne prime sur les gens qui ont fait le déplacement. Et personne ne voit où est le problème. « Oui donc il s’agit de ma femme » « Attendez monsieur, un instant. Michel, citoyen volontaire, j’écoute ! Oui. Ha je n’ai pas ce renseignement madame, je vais vous transférer. Oui, merci, au revoir. » « Donc, je disais, ma femme,… » « Allô, ici Michel, citoyen volontaire. Oui. Ah c’est encore vous ? Le transfert n’a pas marché ? Ne quittez pas, je vous retransfère »[…]

Avec toute la bonne volonté du monde, le Michel-citoyen-volontaire a fini par s’en sortir et à « m’accueillir » au guichet. S’ensuit la scène la plus improbable de l’histoire de l’administration française de 1945 à nos jours :

« Bonjour, je viens déposer une plainte pour le vol de mon sac à main contenant mes pièces d’identité »

« Ca s’est passé où et quand ? »

« Hier soir, à Saint Quentin »

« Vous habitez Saint Quentin ? »

« Non, je suis du Pas de Calais »

« Ha ben allez donc déposer plainte dans le Pas de Calais hein »

« Comment dire… J’ai fait tous les bureaux de Police de Saint Quentin, qui m’ont redirigée ici, pas dans le Pas de Calais, alors maintenant que je suis là, j’aimerais bien déposer ma plainte »

« Bon, on va voir, avez-vous une pièce d’identité ? »

« Et bien non, comme je viens de vous le dire, on m’a volé mes pièces d’identité : CNI, permis, et je n’avais pas de passeport. »

« Ha mais oui mais sans preuve de votre identité, aucun de mes collègues ne voudra enregistrer votre plainte ici… Vous auriez une carte avec une photo dessus ? »

« Mais puisque je vous dit qu’on m’a volé mon sac à main ! »

« Bon attendez… Commandant Cruchet ! La dame veut porter plainte mais elle ne peut pas prouver son identité, hein oui qu’on peut pas la prendre sa plainte ? »

Commandant Cruchet « Non, on peut pas la prendre sa plainte à la dame, si on lui a volé ses papiers, il faut qu’elle présente un acte de naissance, qui se récupère dans sa mairie de naissance pour justifier de son identité »

« Mais, je vous dis que je ne suis pas d’ici ! Je suis en déplacement à Saint Quentin, je dois prendre l’avion dans 10 jours, je ne repasse pas par mon lieu de naissance entre deux, il me faut un dépôt de plainte pour avoir une chance de me refaire des papiers d’identité avant mon départ »

« Ha ben oui mais aucun commissariat ne prendra votre plainte sans que vous ne puissiez prouver votre identité »

« Mais il doit bien y avoir un moyen ! [Phrase non prononcée mais pensée très fort] Il se passe quoi si je suis une touriste australienne qui vient de se faire violer à Saint Quentin ? Je rentre chez moi par le premier vol chercher mes papiers puis je refais le trajet dans l’autre sens pour venir porter plainte et avoir une chance qu’on retrouve l’agresseur ? »

« Oui, il y a un moyen : quand vous rentrerez chez vous, vous irez à votre mairie de naissance et ensuite vous porterez plainte chez vous »

«[Phrase non prononcée mais pensée très fort] Mais votre maman a été méchante avec vous pendant votre enfance ? Vous avez été molesté par les grands du CM2 qui vous piquaient systématiquement votre goûter ? Votre vie est si pourrie que le seul sens que vous puissiez lui donner est de pourrir celle des autres ? [Phrase prononcée] Et en attendant ? Je conduis sans permis jusqu’à chez moi ? »

« Ha ben oui, je ne vois pas d’autre solution. »

« Et si je me fais arrêter, comment vais-je prouver que je me suis fait voler mes papiers ? Comment vais-je justifier que je n’ai pas mon permis sur moi ? »

« Ha ben c’est pas grave, quand vous vous faites arrêter sans votre permis, vous avez 48h pour le présenter au commissariat »

« Mais sans plainte, il ne sera pas refait dans 48h ! »

 Yelle aurait surement résumé cet échange par un poli « parle à ma main ». Je suis partie d’un trait, peut être parce que les larmes de rage m’auraient empêché de continuer d’argumenter et j’ai dit « merci, au revoir » en quittant les lieux, comme m’a appris ma maman. Avec le recul, un « Merci, connards » aurait été plus approprié. Peut être que j’aurais été arrêtée pour insulte à agent, mais ça n’est pas grave parce que je n’avais pas mes papiers, ils n’auraient donc jamais pu porter plainte contre moi.

 

—– 

Bonus : les citoyens volontaires ou comment ton voisin adepte de l’ordre et amoureux des règles à faire respecter peut te faire chier dans une gendarmerie au lieu de se contenter de te demander de tailler ton arbre qui fait de l’ombre sur sa parcelle de gazon.

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