Toute la journée, je pense aux chefs de rayon. Aux gentils, aux méchants, aux faux-culs, à ceux qui ont été odieux par téléphone mais que je dois quand même aller voir en magasin, à ceux qui me font poireauter, à ceux qui se défoulent sur moi, à ceux que je n’arrive jamais à voir, à ceux qui ont le regard fuyant quand ils parlent, à ceux qui m’adressent la parole à la 3° personne (Alors, elle repassera quand madame ? O_O). Pour être honnête, quand je dis “toute la journée”, j’entends “les jours et les nuits, la semaine comme le weekend”. Pourtant, je croise beaucoup plus de “clients” que de chefs de rayon. Quand je fais mon relevé en magasin, je côtoie le best-of du casting des prochains Confessions Intimes.
A mon palmarès, classé par fréquence décroissante, nous avons :
- Les gens qui pensent que tu es en train d’observer leur comportement d’acheteur et qui sont tout bouleversés dans leur recherche de produit. Une écrasante majorité. Tu fais ton relevé. Ce qui veut dire, pour le commun des mortels, que tu passes dans les rayons où sont présents tes produits pour vérifier que toutes les références qui devraient y être y sont. Très souvent, cela veut dire scruter la même étagère pendant 5 minutes à la recherche d’un truc qui était sous ton nez dès le départ. Tu fronces un peu les sourcils, tu as l’air concentré. Dans ta vision périphérique se situe tout un tas de gens qui ont remarqué tes chaussures cirées, ta grosse valisette et ton laptop mais osent à peine un regard en coin. Ils étaient venu chercher leur bête tube de mayo de d’habitude, comme toutes les semaines (consommation moyenne hebdomadaire par tête dans ma région), en temps normal, 1 seconde pour le repérer, 1 autre pour le jeter dans le caddie. Sauf qu’aujourd’hui, tu es là. Tu es là et le simple fait que tu regardes fixement le rayon met le doute dans leur petite tête de consommateur de mayo. Est-ce que je prends la bonne marque ? Est-ce que je ne devrais pas regarder plus longtemps la mayo pour mieux la choisir ? Est-ce que je devrais prendre de la mayo ou plutôt de la Béarnaise ? Est-ce que la dame est là parce que la mayo a tourné/est périmée ? Ta simple présence est inquiétante dans l’ordinaire du quidam. Qui ressortira du rayon sans rien, cette expérience était trop perturbante.
-La meuf gênée qui s’excuse de tout. La technique d’expert du relevé en magasin veut que tu te recules le plus possible du linéaire pour avoir une meilleure vision d’ensemble. Tu es dos au vinaigre et tu mates les bouteilles d’huile, juste en face. Sauf qu’un rayon, c’est passant. Et donc les gens passent. Et ça ne te dérange pas plus que ça, ça fait partie du métier, tu as appris à regarder à travers les gens pour trouver ton huile de colza aux omega 3. Mais assez régulièrement, quelqu’un s’arrête au bord de ton champ de vision, patiente 3 secondes, des fois que tu n’en aurais pas pour longtemps (en vrai tu restes une éternité dans chaque rayon), puis repart d’un pas hésitant en marmottant “dssodon”. Une espèce de mot à moitié régurgité à base de “désolé” et de “pardon”. Ce mot n’est pas bien articulé parce qu’après tout, qui leur dit que tu es vraiment humaine, à ces gens ? Tu restes immobile à fixer un point devant toi pour décoder l’étiquette du produit en rupture de stock, tu ressembles plus à une statue de sel qu’à leur voisine de palier, tu né mérites pas le regard qui va avec le mot, ni le mot bien prononcé avec toutes ses syllabes. Pourtant, deux secondes plus tard, la même personne repasse dans l’autre sens, “encore dssodon”. Elle n’a visiblement pas trouvé ce qu’elle était venu chercher. Normal, ce produit se trouve systématiquement derrière toi. Résignée, cette personne craint d’être obligée de te déplacer ou d’affronter ton regard vide et vitreux. Elle finit par tendre un bras plus ou moins agile entre ton dos et le rayon, tu avances d’un pas machinalement, elle se rend compte que tu réagis à ton environnement, elle s’excuse donc pour de bon cette fois “oh pardon excusez-moi“, à voix haute et articulé, en continuant par l’ironique “non non ne bougez pas” alors que tu as déjà bougé et que tu sais que si tu ne t’étais pas avancé, tu aurais fini avec des bouteilles de vinaigre explosées dans ton dos.
- Le mec curieux. C’est toujours un mec. Les femmes en supermarché sont en mission. Les hommes sont en terrain étranger. Pendant que les femmes pensent action / réaction / efficacité, les hommes observent leur environnement. Et donc ils te voient toi, d’habitude tu n’es pas là quand ils accompagnent bobonne qui a besoin de leur chéquier et d’un chauffeur pour ramener les provisions à la maison. “Excusez-moi mademoiselle…” (remarquez qu’avec une femme, je suis “madame” mais qu’avec un homme je suis “mademoiselle“. Galant ? Rassurant…) “… Je me demandais, qu’est ce que vous faites là ?“. Je dois avouer qu’eux sont un peu mes chouchous. Je m’identifie à mort, je me souviens, petite, avoir demandé à ma mère qui étaient ces gens qui observaient les produits dans les rayons et tapaient des comptes rendus détaillés à la CIA sur leur ordinateur trop high tech. Donc à ces gens, je leur réponds avec plaisir. Et puis ils sont bien rares les gens qui m’accordent de l’attention gratuite dans ma semaine de travail, alors j’en profite, c’est ma minute gratifiante !
- Le paumé. Le paumé pour ne pas dire l’idiot du village. Il passe dans le rayon farine et te demande où sont les Barilla. Il est au milieu des glaces et il te dit qu’il cherche l’huile. On lui a dit que le rayon café c’était au bout du magasin mais il n’a pas compris quel bout. Il met des plombes à se rendre compte qu’il est dans le mauvais rayon. Alors au milieu de tous les paquets de farine, il s’acharne à chercher ses tortellini. Tu lui dis que c’est derrière et il rejoint celui qui voulait acheter du Ricoré et se retrouve avec deux pots de Benco. Tu le retrouveras plus tard à l’accueil, en train d’essayer de se faire rembourser son achat distrait. Ha et bien entendu, là où le commun des mortels se méfient de ta drôle d’allure de commerciale dans un supermarché de campagne et te rangent directement dans la catégorie “inconnue – ne pas lui adresser la parole”, le paumé voit dans ta tenue soignée le signe que tu fais partie de ce magasin et c’est tout naturellement qu’il va te demander si la promotion sur les sardines et toujours en cours et si oui, où est-ce qu’il peut trouver les lots de 4 qui étaient dans le livre (comprendre “le prospectus“). Au début, tu essaies de le renseigner, le pauvre, il est paumé, ton esprit vif va pouvoir le secourir dans sa quête de la sardine perdue. Après deux ou trois nigauds, tu abandonnes, et tu te demandes si tu ne deviendrais pas un peu misanthrope.
- Les vieux qui s’engueulent. Un classique. Raymond et Huguette. Raymond est là parce qu’il est le seul des deux à avoir eu le permis (à l’armée) et puis de toutes façons, c’est sa R19, pas question qu’Huguette y touche, elle lui abîmerait. Huguette profite de cette activité conjugale (certainement la seule qu’il leur reste) pour demander sa contribution à monsieur. Raymond, attrape-moi le beurre demi-sel là-haut, veux-tu ? Pas de réaction. Huguette se retourne, son mari a disparu, il est trois rayons en retard, le nez en l’air, il observe avec grand intérêt le brumisateur qui désaltère les fruits et légumes. Rappel à l’ordre. Raymooooond ! T’es jamais là quand on a besoin de toi ! Soumis, Raymond rapplique et tend maladroitement son bras plein d’arthrose. Il est pas dégourdi en plus ! Mais non c’est pas celui-là le beurre tu sais bien qu’on prend toujours le Paysan Breton ! C’est pas possible, tu vis pas avec moi ou quoi ? J’me demande bien comment tu ferais sans moi… Ca me faisait toujours doucement sourire et puis à force, ça me rend triste. Pas pour Raymond (parce que c’est vrai qu’il y met pas du sien), ni pour Huguette (cette vieille mégère) mais pour la situation. En arriver à ce que des peccadilles soient la seule forme de dialogue existante. Ca me rend mélancolique. (Et dans mélancolique, il y a colique).
- Le mec qui pue. Le mec qui pue, c’est universel, il vient se coller à toi, ça, ça ne change pas. C’est le même que ton voisin de métro parisien qui frotte allègrement ses phéromones sur la manche de ton pull. Il existe aussi en version rurale et il revêt plusieurs formes. A savoir : le mec qui pue la clope, le mec qui pue l’eau de toilette bas de gamme, le mec qui pue la transpi, plus rarement, le mec qui pue le caca (pour être exact, ce mec, c’est souvent le petit Bryan, installé dans le siège d’un caddie). Tu sens arriver le mec qui pue dès qu’il franchit le pas du rayon (non, “pas du rayon” ça ne se dit pas, mais on va faire comme si). Tes narines donnent le signal d’alerte à ton cerveau de passer en mode apnée au plus vite si tu souhaites garder ce petit jus d’orange orphelin que tu as dans le ventre depuis 5h ce matin. Manque de bol, à chaque fois, le mec qui pue fonce dans ta direction et tourne autour de toi comme un boa constrictor qui cherche à asphyxier sa proie. Tu résistes, tu te débats, tu aspires une bouffée d’air à peu près frais dans la direction opposée et puis tu laisses échapper un soupir de soulagement quand le mec change enfin de rayon.
- Le gars bizarre. Pareil, le gars bizarre est un gars. Ou une vieille. Mais avec le poil au menton, passé un certain âge, on fait difficilement la distinction. Le gars bizarre est rare mais c’est ça qui fait tout son intérêt. Quand on tombe dessus, on sait qu’il y a quelque chose de bizarre en lui, on est comme fasciné et on s’empêche de le regarder, ce qui est encore plus flag’. Il est politiquement incorrect de mater un gars bizarre. Ca fait intolérant, et c’est plutôt mauvais genre dans notre société. Mais pourtant qu’est ce que c’est drôle ! Le plus drôle c’est quand même de partager avec quelqu’un le moment où l’on remarque le gars bizarre. Un regard complice échangé avec une caissière qui rend la monnaie à un mec qui est venu en marcel et sandalettes par 5°C et qui bave légèrement, ça n’a pas de prix. Hier, j’ai encore vu un gars bizarre, mais je n’avais personne avec qui le partager alors j’ai tenté le tout pour le tout et je l’ai photographié. Ceux qui me connaissent savent que la discrétion est ma plus grande vertu. En exclusivité, je vous présente le gars bizarre qui est venu pour acheter 12 paquets d’essuie-tout et c’est tout (et qui est en train de râler auprès de l’hôtesse d’accueil car leur marque premier prix a pris quelques centimes depuis la dernière fois). Weirdo.

Hahahahaha, merci. Un de tes meilleurs articles je trouve! Absolument hilarant, et j’ai l’impression d’être à tes côtés, à regarder Raymond et Huguette se prendre le chou, à espionner le gars bizarre, mais aussi à observer le rayon pour chercher la bonne étiquette… Je ne sais pas si ce boulot t’apporte une certaine joie, mais ton blog remplit définitivement cette mission!
Ce boulot m’apportera certainement plein de choses, mais pour l’instant la joie vient surtout de mes weekends (quand je dis weekend, j’entends les quelques heures du weekend où je ne bosse pas). Merci pour les compliments sur l’article ça me fait plaisir, ça valait donc le coup de prendre sur mes rares heures libres pour vous narrer un peu de mes aventures
J’adoooooore !! Tellement vrai tout ce que tu racontes, ca me rappel des souvenirs !
Particulièrement fan de Raymond avec son brumisateur !
Pour la photo du mec bizarre, je parie que tu étais dans un Simply Market ?
Johan
Héhé merci ton commentaire me fait très plaisir ! Et oui c’était bien un Simply, quel oeil !
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